22 octobre 2020

Soif


Trop proche des Monty Phyton quoi qu'avec quelques coups d’œil sur l'abîme de la pensée, le christ aperçu en surplomb depuis le zinc du bistrot. Amélie écrit comme elle parle et cède trop souvent à la facilité ("potacheries", écrit un critique -- d'accord). Je ne peux cependant m’empêcher de retenir quelques bonnes formules, preuves d'un esprit sain ? Ce texte est bourré de contrepieds, elle écrit comme elle parle et elle parle vite. Ce n'est pas un bon livre, mais il va me coller au cerveau. C'est peut-être le génie de Nothomb.

« Cette crucifixion est une bévue. Le projet de mon père consistait à montrer jusqu’où on pouvait aller par amour. (…) Pourquoi fais-tu cela ? Je te critique. Ai-je dit que je ne t’aimais pas ? Je t’en veux, je suis fâché contre toi. L’amour autorise de tels sentiments. Que sais-tu de l’amour ? C’est bien là le problème. Tu ne connais pas l’amour. L’amour est une histoire, il faut un corps pour la raconter. »

Quatrième de couverture

 « Pour éprouver la soif il faut être vivant. »

Critiques

La Croix (c'est la moindre des choses, et ils ont apprécié) ; France Inter (C'est un livre écrit sur courant alternatif : tantôt c'est fort, tantôt c'est faible, tantôt c'est très fort, tantôt c'est très faible  -- oui, oui)

11 octobre 2020

L'homme aux trois lettres

Notés au passage : 16, 53-54, 69, 109, 114, 124, 137, 154, 169, 171

Quatrième de couverture

 « Le tome VIII, Vie secrète, se consacrait à la question  "Qu'est-ce que l'amour ?" Le tome IX, Mourir de penser, était consacré à la question "Qu'est-ce que penser ?" Le tome X, L'Enfant d'Ingolstadt, posait la question "Qu'est-ce que la peinture ?"
Le tome XI de Dernier royaume, L'homme aux trois lettres, c'est mon "Qu'est-ce que la littérature ?"
 
C’est ainsi que Pascal Quignard présente ce nouveau tome de Dernier Royaume. Il se pose la question de l’art auquel il a consacré toute sa vie.
Dans la forme « océanique » qui caractérise ces volumes, il explique le bonheur qu’il a retiré de cette passion qui ne s’est jamais démentie.
«  Jaime les livres. J’aime leur monde. J’aime être dans la nuée que chacun d’eux forme, qui s’élève, qui s’étire. J’éprouve de l’excitation à en retrouver le poids léger et le volume à l’intérieur de la paume. J’aime vieillir dans le silence, dans la longue phrase qui passe sous les yeux ».
Cette déclaration ouvre le nouveau merveilleux opus de Pascal Quignard, sans doute le plus autobiographique.

Critiques 

Le Monde (pour le comprendre)


Sur l'écriture


Lecture fascinante, là, dans un recoin de la pièce, le regard glissé par dessus son épaule. Une œuvre classique, Chopin je crois, se fait une raison du crépitement du clavier scandé par les retours charriots. La bouteille n'est pas loin, la pénombre gagne, une femme. Une bouteille et une femme, une cigarette aussi dont la fumée nous cache au regard de Buk. On l'entend penser et lancer ses mots au plus près de ce qu'il en dit. Un métier, parce que l'art est un métier, fait une énergie rageuse, celle de Jésus bousculant les pharisiens et les marchands du temple. Ces lettres déshabillent l'écriture pour livrer la substance d'une vie -- c'est-à-dire d'une âme. Peut être est-ce là l'obscénité de ces lettres, cette transparence comme on dit aujourd'hui, et non leur vulgarité fulgurante et indifférente. Indifférente à ce que nous en pensons. Au fil des lettres on souhaiterait se nourrir de l'énergie de cette sincérité. Ce n'est plus une volonté d'être, Buk est.

Bribes :

« Indéniablement le charme qu’il y a à mourir repose sur le fait que rien n’est perdu. » (p. 70)

« Je ne suis pas un vrai révolutionnaire. Je ne fais que coucher des mots sur le papier. Mais à mes yeux l’idée de remplacer un gouvernement par un autre ne changera pas grand-chose. Il faut d’abord s’attaquer à l’individu. Il faut remplacer l’individu qui prédomine actuellement par un autre genre, ou sinon le rafistoler un peu, dans tous les cas. Et pour ça, je ne sais pas ce qu’il faut. Plus de mots, probablement. Des mots, des mots, des mots, des mots. L’élaboration d’un courant. » (p. 213)
 
« Oui, les compositeurs classiques. J’écris toujours avec la musique allumée et une bonne bouteille de rouge. En fumant des beedies Mangalore Ganesh. Les volutes de fumée, le martèlement de la machine et la musique. Quelle meilleure façon de cracher au visage de la mort et de la féliciter en même temps. Oui. » (p. 295)

« Et “jouer aux dés avec Dieu” sera la dernière chose à faire quand l’air sera zébré d’éclairs violets et que les montagnes ouvriront leurs bouches pour rugir tandis que les fusées atterriront en enfer. » (p. 41)

Quatrième de couverture

Une anthologie de textes inédits sur l’écriture, le quotidien d’une véritable légende américaine, icône de la contre-culture. Ces lettres aux éditeurs, directeurs de revues, amis et confrères écrivains pour la première fois publiées, dessinent un portrait intime du grand poète tour à tour poignant, glacial, iconoclaste et souvent hilarant. On y découvre le rapport inquiet au travail, l’érudition littéraire, mais aussi le mordant, l’intransigeance de celui qui a donné voix aux opprimés et dépravés de la société, dans des phrases mémorables ponctuées de moments de grâce.

Critiques

Le Devoir (attention, mal traduit) ; Le Monde (au plus juste)

10 octobre 2020

Les émotions

Je ne sais que penser de ce livre. Il reprend quelque chose qui s'impose à la fin du précédent. Filiation non fortuite puisque ce sont les deux premiers volumes d'une tétralogie annoncée. Un livre ce sont des pages de phrases, les cohortes de mots qui décrivent ou explorent, ici les émotions. Ces leviers de compulsions. L'amour qui s'en va en s'attardant dans le souvenir de ce qu'il fut. Le deuil qui laboure le souvenir. Le désir qui explose toute raison. Dans des décors qui ne me sont pas étrangers mais pas familiers pour autant, dans cette ville dont je connais les matins fatigués et les fins de journées épuisées, j'ai été touché -- une émotion encore -- par ces témoignages de la force de l'émotion dont la sincérité emprunte à l'autobiographie ; quoique... la dernière aventure, le mot est juste, soit probablement un épisode de fiction. Peut-être fantasmé, cela le ramènerait à la source obligée de l'auteur. 

Quatrième de couverture

Lorsque Jean Detrez, qui travaille à la Commission européenne, a commencé à s’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, il s’est rendu compte qu’il y avait une différence abyssale entre l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, relève de la prospective, qui constitue une discipline scientifique à part entière, alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. Mais a–t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent ? Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
Le moment est donc venu de dire un mot de la vie privée de Jean Detrez.

Critiques 

Rien trouvé sinon des débuts d'articles dont le suite est réservée aux abonnés. Le Monde n'en dit rien. Les blogs disent peu.

23 septembre 2020

Kibogo est monté au ciel

Les premières pages sont lourdes, je m'embourbe dans la langue dont je sais pourquoi elles choisie. Lecture laborieuse. Puis le ciel s'éclaircit, peut-être ai-je appris cette langue que je pensais connaitre. Alors pointe le sujet qui me met mal à l'aise, mais c'est autre chose. Le regard en surplomb des padri, la violence théologique,  l'éradication de la culture à grand coup de mépris. Désir de soumission, mais la culture courbe l'échine pour mieux survivre. Et puis, et puis... il reste les conteuses. Les dernières pages ont nourri ma révolte, comment a-t-on pu, et aujourd'hui encore.

Quatrième de couverture

De Kibogo, le fils du roi, ou du Yézu des missionnaires, lequel des deux est monté au ciel? Qui a fait revenir la pluie, sauvant ainsi son peuple de la sécheresse et de la famine? Est-ce Maria de la chapelle ou la prêtresse de Kibogo qui a dansé sur la crête de la montagne au-dessus du gouffre?
Au Rwanda, colonisation et évangélisation avaient partie liée. En 1931, la destitution du roi Musinga qui refusait le baptême entraîna la conversion massive de la population. Souvent, ces baptêmes à la chaîne, pour beaucoup opportunistes, aboutirent à un syncrétisme qui constituait une forme de résistance.
Est-ce qu’il fallait croire aux contes que prêchent les pères blancs à longue barbe ou à ceux que raconte votre mère, chaque soir, à la veillée, jusqu’à ce que le foyer ne soit plus que braises rougeoyantes?
Dans ces histoires miraculeuses, la satire se mêle d’humour et de merveilleux : un immense plaisir de lecture.

Critiques 

La Croix (aperçu sur le seuil)

D'un cheval l'autre

Il écrit comme il monte, il raconte comme il met en spectacle, ce livre est un délice de lecture, le chemin est pavé de textes courts, denses, nerveux, élégants. Énergie maitrisée, partagée avec le spectateur qui franchit les lignes pour être au plus près de l'émotion équine, équestre.

205-206 sur le Caravage.

"Nous voici maintenant, d’un même élan tonitruant, déboulant place de l’horloge. Éclairs sur le pavé. Debout sur son galop, crête au vent et lèvres noirs, j’éructe en "skovatch", un poulet égorgé en étendard. Le maître des chevaux, le maître des rats et leurs complices s’inventent un dialecte et assènent leur provocation amoureuse à un public médusé." (p.19)

Le skovatch, la langue des voyageurs, de ces circassiens des temps non encore advenus et pourtant chargés du poids du passé. [lire]

"Plus bas, près d’un étang, le gravelot est le râle d'eau rivalise de vocalises et de trilles. Un petit duc bat la mesure de son cri strident est grave, et le coucou de jouer le contre-point. Tout là-haut, la buse féroce et le busar des roseaux basculent en volutes sous le regard du milan noir qui trace d’interminables circonvolutions en silence. Je les reçois plus que je ne les entends, je suis en eux partout à la fois, singulière sensation de plénitude diaphane." (p.93)

"Y a-t-il une porte pour retrouver le chemin qui mène à l’animal, pour revenir d’où l’on vient et comprendre sans le secours des mots ?" (p.120)

"Peut-être avais-tu trouvé la paix dans cette soumission à l'attache. L’acceptation de la contrainte peut procurer un sentiment de liberté, enlève-la et la peur t’envahit." (p.120)

"Péremptoire, ils occultent le sentiment profond. Un discours aussi fin soit-il, n’aura jamais la délicatesse d’une caresse, ni la profondeur d’un regard." (p.126)  
"N’est-ce pas la sincérité de l’intention qui fait la grâce d’un corps en mouvement ?" (p.295)

Quatrième de couverture

« C’est ce soir-là, après avoir copieusement arrosé l’arrivée du nouveau venu, que nous avons décidé dans l’euphorie et à l’unanimité de le baptiser Zingaro. Il endosserait le nom de notre théâtre équestre et musical, premier nommé il donnerait à la troupe sa descendance. Plus tard, tandis que la fête se répandait dans la nuit et que s’épanchaient les cœurs imbibés, je me suis surpris, comme souvent, à ne plus trouver ma place. J’éprouve dans ces moments le besoin de me retirer ; de m’évaporer sans au revoir ni salut. Je suis allé le rejoindre dans son box, je n’ai pas allumé, je me suis glissé dans son antre comme on se glisse sous les draps de l’amante endormie. Il était couché sur le flanc gauche, je me suis assis près de lui, il a tourné la tête vers moi sans se relever, un peu étonné de me voir, comme sorti d’un songe.
Cette nuit-là, nous avons fait un pacte : j’allais contaminer son animalité et il allait me permettre d’exister parmi les hommes. Aux humains de mon espèce, nous allions nous révéler. Pour la vie. »  

Critiques

Le Monde (oui, enfin... je n'aurais pas parlé d'animaux) ; 


2 septembre 2020

Monotobio

C'est une réussite, un livre qui dit tout et ne raconte rien, je l'ai lu jusqu'au bout et au dernier mot je reviens sur le premier. Fugue. L'écriture est poétique, c'est à dire formelle et libre, tenue par une logique que sur laquelle veille les mots, c'est-à-dire les événements que la mémoire détache puis articule avec la liberté du rêve. Ainsi, comme les nuages, la pensée prend forme puis se dissout, s'approfondit puis s'étale. Curieusement, je pourrais prendre des notes, comme cette réflexion page 155 que je pourrais soumettre à Alain Quercia ou tourner cent fois dans ma tête comme un noyau d'olive : nos contemporains sont rares, nous vivons à contretemps. Aller... je relirai à un autre moment que celui de l'endormissement, et je prendrai des notes pour ne pas oublier au risque de recopier le livre.

Quatrième de couverture

Monotobio plutôt que Mon autobio, avec quatre O comme quatre roues bien rondes, car il s’agit de ne pas traîner. Nul temps mort dans nos vies, le train des conséquences ne ralentit jamais, tout s’enchaîne selon la logique impérieuse du destin. Nous rencontrons ici un écrivain éperdu, aux prises avec son autobiographie. Peut-il se permettre de passer sous silence les plus menus incidents de son existence ? Chaque instant compte. La seconde où il a marché sur sa balle de ping-pong, celle où il a caressé un zèbre … S’il tait ces épisodes, la trame de son récit ne risque-t-elle pas de se défaire ? Et si tout était écrit avant d’être vécu, que lui reste-t-il maintenant à inventer ?

Critiques

Libération (la corde sensible) ; Zone critique (autopsie) ;