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4 février 2023

Le caoutchouc décidément

 Dur, dur, une humour qui -- pour une fois -- m'a largement échappé. Le sens aussi, perdu dans des méandres déments.

Quatrième de couverture

Furne est un contestataire. La lumière et l'obscurité l'indisposent pareillement, toujours menacée l'une par l'autre, l'inutile complexité du corps l'afflige, la loi de la pesanteur l'indigne au-delà de toute expression, et il n'aurait pas davantage voté les autres si seulement on l'avait consulté. Furne caresse l'idée de réformer l'ordre des choses, qui ne lui convient pas. Sept collaborateurs ingénieux et tout dévoués l'aideront dans sa tâche. De nouveaux matériaux seront conçus, de nouvelles matières. Mais Furne tirera aussi parti de la soie, par exemple, du caoutchouc, si obéissant, si compatissant, et bonne pâte, le musculeux, le miraculeux caoutchouc.

Critiques

Études littéraires (dissertons et nous verrons)

"Les codes du manifeste ne ressortent pas d’emblée dans Le Caoutchouc décidément, qui se présente comme un roman. La couverture, sur laquelle est indiquée l’appartenance générique du livre, ne se distingue en rien de celles des autres textes que l’auteur a publiés aux Éditions de minuit. Quant au titre, il s’apparente à un constat concluant avec fermeté un raisonnement, sans pour autant être une proclamation. Ce n’est donc pas par sa forme que Le Caoutchouc décidément évoque le manifeste, mais par son contenu, puisqu’au centre du récit se trouve l’écriture d’un texte intitulé « manifeste pour une réforme radicale du système en vigueur », par lequel le personnage principal, Furne, voudrait reprendre et remodeler chaque domaine du monde actuel, qu’il juge insatisfaisant et sans fantaisie. À travers un flot de paroles, entraînant le lecteur d’un sujet à l’autre, Furne avance une critique ardente contre tout type de fatalisme restreignant, selon lui, la liberté d’existence des êtres humains : « [l]’exiguïté du crâne, le poids du pied, l’éloignement des étoiles [...], l’irréversibilité du temps, la permanence désespérante de la pierre » (ibid. p. 18), etc. tous les domaines de la société soumis au « système en vigueur » , que ce soit la politique ou le monde des arts, sont pris en compte dans ce manifeste en cours d’élaboration. Une mesure clef pour remédier à l’imperfection de l’ordre établi et arriver à la liberté recherchée serait, selon Furne, l’invention de nouveaux mots, une proposition qui accorde au travail sur le langage une place d’élection dans son projet manifestaire :

nous serions omnipotents, en vérité, et maîtres de nos destins si nous étions simplement capables de saisir, en les formulant, toutes les idées vagues qui traversent notre esprit [...]. il conviendra de multiplier par douze le nombre des mots qui constituent notre langue lacunaire, alors les émotions se couleront dans de longues phrases souples et musicales [...]. (ibid. p. 112-113)"

Le témoin jusqu'au bout

 Une émotion qui nous porte au plus près de Victor Klemperer, courage de l'esprit au centre de ce livre.

Revoir pages : 76, 102, 116, 118, 151.

Quatrième de couverture

Être témoin : être sensible. En quel sens faut-il l’entendre ?
Dans un procès, on ne demande au témoin que d’être précis, puisque ce sont des faits qu'il s'agit de rendre compte. Mais celui qui décide de témoigner contre vents et marées, sans que personne ne lui ait rien demandé, se tient dans une position différente : il porte aussi en lui l’exigence d’un partage de la sensibilité. Il considère implicitement que ses émotions constituent en elles-mêmes des faits d’histoire, voire des gestes politiques.
C’est ce que montre une lecture du Journal de Victor Klemperer tenu clandestinement entre 1933 et 1945 depuis la ville de Dresde où il aura subi, comme Juif, tout l’enchaînement de l’oppression nazie. Témoignage extraordinaire par sa précision, en particulier dans l’analyse qu’y mena Klemperer — qui était philologue — du fonctionnement totalitaire de la langue. Mais aussi par sa sensibilité. Par son ouverture littéraire à la complexité des affects, avec la position éthique — celle du partage — que cette sensibilité supposait.
Entre la langue totalitaire, qui ne se prive jamais d’en appeler aux émotions sans partage, et l’écriture de ce Journal, ce sont donc deux positions que l’on voit ici s’affronter autour des faits d’affects. Combat politique lisible dans chaque repli, dans chaque inflexion de ce chef-d’œuvre d’écriture et de témoignage.

Critiques

Le temps (révéler les émotions à l’œuvre dans les textes)

Le lien

C'est incroyable, le lien, juste le lien, l'attachement.

"E - Cette fatalité dont tu parles, c'était..., c'était une certitude qui ne concernait que toi. Ce que tu as trouvé dans mon visage, c'est toi qui l'y as mis. Moi, je n'avais rien à dire ni à donner, j'avais juste à attendre et à prendre.
L - Mais, quelle certitude ?
E - Peut-être qu'il y avait cette peur et ce désir de nous être... trouvés ? Écoute-les, tous, qui racontent sur tous les tons comment ils cherchent l'amour... Mais c'est faux, bien sûr que c'est faux. On cherche des compagnons, une main à laquelle se tenir pour traverser la vie, parce que tout seul on se dit qu'on n'y arrivera pas... Mais l'amour... Ce serait une rencontre terrible, ça, l'amour." (16)

"E. - Des quelques hommes que j'ai connus, aucun n'a pris mon corps pour satisfaire autre chose que le besoin de posséder un corps. Certains pouvaient être très doux avec moi, très attentionnés... Mais je ne crois pas me souvenir qu'aucun d'eux... non... jamais... n'a comme toi cherché en moi à perdre jusqu'à la possibilité de revenir, de refaire surface vers... Je ne sais pas.
L. - L'abandon ?... Cet élan qu'il faut ?... Parfois, il faut rester des heures pour se faire oublier; puis s'oublier à tel point que c'est l'image elle-même qui vient vous chercher... Elle apparaît, vous appuyez...
E. - Et moi j'étais là, avec toi..
L. - Et vous retombez dans le monde qui vous entoure... C'était pareil avec toi. [...]" (47)

Quatrième de couverture

Elle croit qu'il est parti par goût de la liberté. Il pense qu'il revient parce qu'elle est malade.
Les voilà de nouveau ensemble, avec, devant eux, le temps de s'avouer ce qui les réunit et d'affronter ce qui les sépare.

Critiques

.../...

28 avril 2022

L'instant précis où Monet entre dans l'atelier

Belle écriture pour un livre de la taille d'un billet de blog. Lu au bistrot, le temps de boire un jus d'orange. Puis Frédérique est arrivée.

Quatrième de couverture

A travers une seule image, obsédante, lancinante, celle qui capture l’instant précis où Monet entre dans son atelier, je me suis efforcé de peindre les dernières années de la vie de Monet. C’est dans ce grand atelier de Giverny où il a peint les Nymphéas qu’il se sent à l’abri des menaces du monde extérieur, la guerre qui gronde aux environs de Giverny, la vieillesse qui approche, la vue qui baisse inexorablement. C’est là, dans l’ombre de la mort, qu’il va entamer le dernier face-à-face décisif avec la peinture. C’est là, pendant ces dix années, de 1916 à 1926, que Monet va poursuivre inlassablement l’inachèvement des Nymphéas, qu’il va le polir, qu’il va le parfaire.

Critiques 

L'Humanité (un résumé, élégante conclusion)

14 février 2022

La fille qu'on appelle

Lu comme on regarde un film, un roman bien foutu que sous-tend, dit-on, quand on est bien informé, un fait divers bien réel ; mais c'est beaucoup mieux que la téléréalité. Un morceau de la vie aujourd'hui, un roman de son temps. Bien écrit et bien mené.

Quatrième de couverture

Quand il n'est pas sur un ring à boxer, Max Le Corre est chauffeur pour le maire de la ville. Il est surtout le père de Laura qui, du haut de ses vingt ans, a décidé de revenir vivre avec lui. Alors Max se dit que ce serait une bonne idée si le maire pouvait l'aider à trouver un logement.

Critiques 

Wikipédia (tout est là)


7 août 2021

Ecrits intimes

 Sous-titre : quatre esquisses biographiques

 Le réel, c'est toujours autre chose. Clément Rosset aussi. Ces écrits posthumes me prennent à contre-esprit. Des récits plaisants pour leur humour et, si on veut en faire l'effort, pour la réflexion qu'ils peuvent susciter. Mais de Rosset point, à moins de trouver la clé... ou bien, le plaisir intime de l'écriture. Plaisir de la littérature. Le conte au lieu du texte philosophique, un plaisir intime qu'il importait de ne pas révéler avant. Avant la disparition.

Quatrième de couverture

Clément Rosset a voulu publier à titre posthume ce recueil de récits « intimes » où sa personnalité ne transparaît pourtant pas, mais plutôt quelques-unes de ses manies ou celles de ses proches, et surtout son humour.

Critiques

Le Square (c'est mon libraire) ; Le Monde (je lirai les entretiens)

19 mars 2021

Le démarcheur

L'histoire ne vaut pas grand chose, mais le récit vaut le détour. Entre l'incipit et le mot de la fin, le chemin est semé d'embuches mais venir à bout de chacune est une petite victoire littéraire ; la littérature est d'abord une histoire de mots. L'auteur pratique le dribble et le contre-pied au détour de chaque ligne, le suivre est une gageure. Que voulez-vous dire par là ? Où voulez vous en venir ? Je termine le livre épuisé mais heureux. Sa lecture est une aventure que la quatrième de couverture n'annonce pas.

Quatrième de couverture

Monsieur Bénigne, successeur de son père à la tête d'une importante entreprise de pompes funèbres, ne tarit pas d'éloges sur Monge, leur vieux collaborateur. Grâce à lui, l'affaire est en pleine expansion. Tous les cimetières gagnent du terrain. Démarcheur infatigable, Monge piège le client jusque dans la rue et ne le lâche que lorsqu'il n'y a vraiment plus rien à faire pour lui.

Critiques 

Les critiques sont sans voix ou internet sans mémoire.

12 mars 2021

La Disparition du paysage

Un texte court d'une insondable épaisseur. Le texte absorbe le lecteur, comme un brouillard épais le ferai. La plainte, un vague horizon, le mur monte, la nuit. La nuit sur une vie abîmée. Autre chose est-il possible ? Ce texte me chagrine, la tristesse comme seule issue. A moins, comme la quatrième de couverture, de s'en tenir aux faits.

Quatrième de couverture

Je passe ma convalescence à Ostende, immobilisé dans un fauteuil roulant, après avoir été victime d’un attentat. Les travaux qui ont commencé sur le toit du casino bouchent progressivement la vue de ma fenêtre. Le jour n’entre quasiment plus dans l’appartement, mon horizon se scelle, le paysage disparaît irrémédiablement.

 Critiques

 Hors de portée, seule reste l'image dérobée par le brouillard. La tentative d'en donner une s'échouera sur le rivage de la covid.


26 décembre 2020

Histoires de la nuit


La lenteur du roman -- sa longueur (640 pages) -- donne le temps de faire connaissance ces personnages, de les jauger, de les juger puis de réviser le jugement parfois plusieurs fois. Le lenteur n'a pas partout la même allure, elle s'accélère en miroir de l'accélération du pouls et de l'anxiété du lecteur sans changer de vitesse, l'action plus dense mais le temps ne change pas. Au début Patrice, Marion et Ida, et Christine, puis  Christophe, Bègue et Denis. Tout se met en place par étapes imprévisibles exactement comme la réalité qui n'est jamais ce qu'on imaginait qu'elle serait. J'ai lu régulièrement, comme d'habitude, puis une centaine de pages avant la fin je n'ai plus voulu interrompre la lecture. Je n'ai plus sauté un mot. Je n'ai pas voulu aller plus vite pour savoir, comme on retient son souffle ou détourne le regard sachant qu'il faudra bien... retenu jusqu'à la dernière ligne qui ne laisse aucune chance sans pour autant ne rien dire. La fin reste ouverte, elle est tragique. J'ai de la peine pour Ida, pas des larmes mais pourquoi pas... il faut un temps pour revenir dans le réel de la vie, la notre. Et si c'était vrai ?

Quatrième de couverture

Il ne reste presque plus rien à La Bassée : un bourg et quelques hameaux, dont celui qu’occupent Bergogne, sa femme Marion et leur fille Ida, ainsi qu’une voisine, Christine, une artiste installée ici depuis des années.
On s’active, on se prépare pour l’anniversaire de Marion, dont on va fêter les quarante ans. Mais alors que la fête se profile, des inconnus rôdent autour du hameau.

Critiques

 Le Monde (un roman magistral, et exactement ce que j'en dirais) ; France Inter (tous n'ont pas aimé) ; France Culture (l'interview)

10 octobre 2020

Les émotions

Je ne sais que penser de ce livre. Il reprend quelque chose qui s'impose à la fin du précédent. Filiation non fortuite puisque ce sont les deux premiers volumes d'une tétralogie annoncée. Un livre ce sont des pages de phrases, les cohortes de mots qui décrivent ou explorent, ici les émotions. Ces leviers de compulsions. L'amour qui s'en va en s'attardant dans le souvenir de ce qu'il fut. Le deuil qui laboure le souvenir. Le désir qui explose toute raison. Dans des décors qui ne me sont pas étrangers mais pas familiers pour autant, dans cette ville dont je connais les matins fatigués et les fins de journées épuisées, j'ai été touché -- une émotion encore -- par ces témoignages de la force de l'émotion dont la sincérité emprunte à l'autobiographie ; quoique... la dernière aventure, le mot est juste, soit probablement un épisode de fiction. Peut-être fantasmé, cela le ramènerait à la source obligée de l'auteur. 

Quatrième de couverture

Lorsque Jean Detrez, qui travaille à la Commission européenne, a commencé à s’intéresser de manière professionnelle à l’avenir, il s’est rendu compte qu’il y avait une différence abyssale entre l’avenir public et l’avenir privé. La connaissance, ou l’exploration, de l’avenir public, relève de la prospective, qui constitue une discipline scientifique à part entière, alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. Mais a–t-on toujours envie de savoir ce que nous réservent les prochains jours ou les prochaines semaines, a-t-on toujours envie de savoir ce que nous deviendrons dans un futur plus ou moins éloigné, quand on sait que ce qui peut nous arriver de plus stupéfiant, le matin, quand on se lève, c’est d’apprendre qu’on va mourir dans la journée ou qu’on va vivre une nouvelle aventure amoureuse ou sexuelle dans les heures qui viennent ? Le sexe et la mort, rien ne peut nous émouvoir davantage, quand il s’agit de nous-même.
Le moment est donc venu de dire un mot de la vie privée de Jean Detrez.

Critiques 

Rien trouvé sinon des débuts d'articles dont le suite est réservée aux abonnés. Le Monde n'en dit rien. Les blogs disent peu.

30 juillet 2020

Mourir m'enrhume

Premier roman, déjà excellent. Tiens, au hasard : "Vieillir ne finit pas"  ou encore "mourir suppose des compétences. Je m'y mets trop tard" (p.37) ; de quoi alimenter des sujets de bac. J'écris ces notes après le 20 juin, jour funeste de la naissance d'un chagrin sans limite, pourtant... pourtant, je n'en veux pas à ce livre lu avec légèreté les jours d'avant.
"Sur le front du mort, une mouche aiguise son couteau et sa fourchette, je ne veux pas voir ça" (p.81)
 Quatrième de couverture
Monsieur Théo était né pour mourir comme d'autres naissent pour danser ou pêcher la baleine. L'heure a sonné, enfin, après quatre-vingts ans, où il va pouvoir donner sa mesure. Chassé de son domicile, il trouve refuge chez Suzie Plock, veuve de son vieil ami Martial Plock, un imbécile. Là, il reçoit parfois la visite de Lise, petite complice délicate de son agonie, qui confond céleri et salsifis comme tout le monde.
Critiques
Le Monde (délire autour d'une agonie)

25 avril 2020

Éparses

Cette réflexion au plus près de l'émotion apporte plus que tous les récits aussi précis soient-ils. Au-delà de l'imprécision, je ressens le tragique qui est évoqué avec puissance en assemblant les traces et les bribes. Quelque chose comme une peinture impressionniste qui dit la lumière qu'aucune peinture réaliste ne parvient à partager. Une fois ouvertes ces bouteilles à la mer qui enferment des photographies passées, incertaines, floues, d'êtres qui n'ont plus de nom mais une présence, des mots écrits dans l'urgence, des traces de vie, ces bouteilles à la mer livrent leur contenu qui nous submerge. Ce livre change le regard sur le peuple du ghetto de Varsovie qui subit sa destruction dans la souffrance d'une conscience à vif d'une Histoire qui les dépasse. Toutes voies sont explorées pour échapper, une seule le permettra, paradoxalement, celle de constituer le corpus d'une mémoire sans commentaire, sans documentaire, qui parlera plus haut que tout récit. En ancien français, épars est aussi la lumière, l'éclair qui jaillit de l'histoire.
"Nous avons des nœuds autour du cou. La pression se calme-t-elle un instant, nous poussons un cri. Gardons-nous d'en sous-estimer l’importance. Maintes fois dans l’histoire ont retenti des cris de cette espèce ; longtemps ils ont retenti en vain, et ce n’est que bien plus tard qu’ils ont produit un écho. Documents et cris de douleur, objectivité et passion ne font pas bon ménage. […] Le désir d’écrire est aussi fort que la répugnance envers les mots. Nous haïssons les mots parce qu’ils ont trop souvent servi à masquer la vacuité ou la mesquinerie. Nous les méprisons car ils palissent en comparaison de l’émotion qui nous tourmente. Et pourtant, le mot était jadis synonyme de dignité humaine et c’était le bien le plus précieux de l’homme." (p.56)

"Puisque ce dont nous souffrons se situe, chaque fois, au-delà de l’imagination et de la description, Alors suscitons une multitude d’images et, pour cela, écrivons, décrivons beaucoup" (p.57)

"Une photographie, comme le photogramme d’un film, porte contact et distance à la fois. Les mots « cacher », « tirage », « épreuve » où « planche contact » suffisent à indiquer que la visualité photographique procède, du moins dans le cadre des techniques argentiques, selon quelque chose comme une ressemblance par contact." (p.115)


Quatrième de couverture
 C’est le simple « récit-photo » d’un voyage dans les papiers du ghetto de Varsovie. La tentative pour porter, sur un corpus d’images inédites réunies clandestinement par Emanuel Ringelblum et ses camarades du groupe Oyneg Shabes entre 1939 et 1943, un premier regard.
Images inséparables d’une archive qui compte quelque trente-cinq mille pages de récits, de statistiques, de témoignages, de poèmes, de chansons populaires, de devoirs d’enfants dans les écoles clandestines ou de lettres jetées depuis les wagons à bestiaux en route vers Treblinka… Archive du désastre, mais aussi de la survie et d’une forme très particulière de l’espérance, dans un enclos où chacun était dos au mur et d’où très peu échappèrent à la mort.
Images de peu. Images éparses — comme tout ce qui constitue cette archive. Mais images à regarder chacune comme témoignage de la vie et de la mort quotidiennes dans le ghetto. Images sur lesquelles, jusque-là, on ne s’était pas penché. Elles reposent cependant la question du genre de savoir, ou même du style que peut assumer, devant la nature éparse de tous ces documents, une écriture de l’histoire ouverte à l’inconsolante fragilité des images
Critiques
France Info (parfait)

12 avril 2020

Vie de Gérard Fulmard

Lecture qui m'a laissé sans réaction, ni rejet ni adhésion. Écriture qui ne m'a pas captivé ni séduit. Je n'ai commencé à apprécier de retrouver ce livre, le soir, qu'à partir de la page 85 ; il y en a 236. Au fond c'est pas si mal. Pas vraiment de regret, mais j'aurais pu m'en passer. Les critiques sont élogieuse, peut-être ai-je manqué quelque chose ; il faut rester modeste. Peut-être est-ce aussi "un exploit que l’auteur réussit, mais que le lecteur subit" (Libération).

Quatrième de couverture
La carrière de Gérard Fulmard n'a pas assez retenu l'attention du public. Peut-être était-il temps qu'on en dresse les grandes lignes.
Après des expériences diverses et peu couronnées de succès, Fulmard s'est retrouvé enrôlé au titre d'homme de main dans un parti politique mineur où s'aiguisent, comme partout, les complots et les passions.
Autant dire qu'il a mis les pieds dans un drame. Et croire, comme il l'a fait, qu'il est tombé là par hasard, c'est oublier que le hasard est souvent l'ignorance des causes.
Critiques
La Croix (ils ont aimé) ; France Info (ils ont en plus aimé...) ; Libération (enfin des nuances)

28 décembre 2019

Iceberg

Contrairement à ses romans, cet essai en forme de suite de réflexions sur la littérature est difficile à lire. Les phrases sont inutilement complexes, alors que les idées déroulent un fil cohérent et pertinent. Ce style sert peut-être le projet : de la difficulté de passer de la pensée à l'écriture, l'impossibilité de l'écriture littéraire qui même abouti est un échec pour son auteur. Il y a toujours à reprendre, à ajouter ou enlever, à regretter. Le mot juste n'existe pas parce que la pensée précise est insaisissable lorsqu'elle ne se confond pas avec le signe -- essayez donc d'écrire une démonstration mathématique, pour voir que cela n'a rien à voir. Un essai donc ou des pages d'un journal intime qui pourtant n'existe pas, nous dit-il, sur l'écriture mais aussi la lecture. Toutes les écritures, le roman et le journal, l'intrigue et les cahiers. Peu académique ce texte rassérène celui ou celle qui écrit, publié ou non, géant ou nain de la littérature, du dimanche ou à plein temps. Un essai nécessaire.
"Peut-être est-il nécessaire que chacun tourmenté par son démon dans jeter un jour l’image sur le papier." [...] "Capturer cette sorte de vide qui travaillait en dessous de mon sol et l’ébranlait sans cesse." (p.13)
(banalité, mais il est utile de s'en souvenir) "Il y a une grande différence entre s’expliquer à soi-même certaines choses et les exposés aux autres." (p.14)
"C’est qu’à force de retourner le texte comme un gant, il est vrai qu’il risque à tout moment de n’être plus que ses propres coutures, discourant interminablement sur son phénomène, à ce point d’étourdissement ou il serait bien incapable d’embrasser une autre matière." (pp.58–59)
Citation de Borges : « Cette imminence d’une révélation qui ne se produit pas, est peut-être le fait esthétique. » (p.87)
"Combien de projets ont ainsi été étouffés dans l’œuf au seul récit précipité, forcément décevant, de cette idée aux allures gigantesque, venue éclater au contact du premier mot pour la dire ?" (p.91)
Quatrième de couverture
Icebergs est une série de promenades dans les allées d'une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu'elle peut prendre. Cette nature inquiète qui l'abrite se demande surtout comment les autres, tous les autres, ont fait avant elle. Alors elle enquête, elle arpente les rayons des bibliothèques, elle se promène sur internet, elle se renseigne sur la vie des écrivains, elle s'assied sur un banc – autant de manières pour elle de résoudre l'énigme de son expression rêvée, ici présentée en courts essais « arctiques », parties visibles et flottantes de la pensée.
Critiques
Le Monde (admiration) ; La Croix (entendu)

28 novembre 2019

La clé USB

Un texte que j'ai lu jusqu'au bout, mais ce n'est pas difficile. L'intrigue émerge doucement dans un univers qui, s'il ne m'est pas familier, ne m'est pas non plus étranger. Cette proximité m'a fait espérer. Le tutoiement de la technique donne une couleur réaliste un peu décalée: la prise du risque de Jean Detrez est effarante, mais pourquoi pas... c'est un roman. Mais le fil se perd. La raison est prise à contre-pied jusqu'à l'invraisemblance, l'intrigue peine ; l'auteur l'abandonne d'ailleurs pour un autre texte, celui qui brosse une image impressionniste de la relation du personnage avec son père -- mais peut-être s'agit-il pour cette fin d'un récit autobiographique. L'auteur a perdu le fil.

Quatrième de couverture
Lorsqu’on travaille à la Commission européenne dans une unité de prospective qui s’intéresse aux technologies du futur et aux questions de cybersécurité, que ressent-on quand on est approché par des lobbyistes ? Que se passe-t-il quand, dans une clé USB qui ne nous est pas destinée, on découvre des documents qui nous font soupçonner l’existence d’une porte dérobée dans une machine produite par une société chinoise basée à Dalian ? N’est-on pas tenté de quitter son bureau à Bruxelles et d’aller voir soi-même, en Chine, sur le terrain ?
Critiques
La croix (ce dont il est question) ; Le Monde (l'auteur s'explique--un peu) ; Slate (d'accord, le roman se termine ne queue de poisson)

17 octobre 2019

Écorces

La dénonciation de l'horreur, l'horreur de la cruauté résiste au récit qui laisse la vérité en suspend entre les lignes ; non la vérité du texte mais celle que l'émotion saisit et soumet à la raison, l'inverse est vain. Les mots ne suffisent pas mais les phrases nécessaires ne suffisent pas non plus. Le petit livrede Didi-Huberman parce qu'il fait penser l'impossibilité de réduire la distance sur le terrain de l'émotion mène aux confins de cette réalité et la vérité s'ouvre. Est-ce pour que cela que ce petit livre que j'ai lu il y a bien longtemps a résisté à rejoindre les étagères de ma bibliothèque,
"Mais que dire quand Auschwitz doit être oublié dans son lieu même pour se constituer comme un lieu fictif destiné à se souvenir d’Auschwitz ?" (p.25)
"On ne dit pas la vérité avec des mots (chaque mot peut mentir, chaque mot peut signifier tout et son contraire), mais avec des phrases. Mais un même mot ne prend sens qu’à être utilisé dans des contextes qu’il faut savoir faire varier, éprouver : des contextes différents, des phrases, des montages différents." (p.41)
"Faut-il donc simplifier pour transmettre ? Faut-il enjoliver pour éduquer ? On pourrait dire, en radicalisant : faut-il mentir pour dire la vérité ?" (p.47)
"Les philosophes de l’idée pur, les mystiques du Saint des Saints ne pensent la surface que comme un maquillage, un mensonge : ce qui cache l’essence vraie des choses. Apparence contre essence ou semblance contre substance, en somme. On peut penser, au contraire, que la substance décrétée au-delà des surfaces n’est qu’un leurre métaphysique. On peut penser que la surface est ce qui tombe des choses : ce qui en vient directement, ce qui s'en détache, ce qui en procède donc. Et qui s'en détache pour venir traîner à notre rencontre, sous notre regard, comme les lambeaux d’une écorce d’arbre. Pour peu que nous acceptions de nous baisser pour en ramasser quelques bouts." (p.68)
"Or, là précisément où elle adhère au tronc –le derme, en quelque sorte–, les latins ont inventé un second mot qui donne l’autre face, exactement, du premier : c’est le mot liber, qui désigne la partie d'écorce qui sert plus facilement que le cortex lui-même de matériaux pour l’écriture. Il a donc naturellement donné son nom à ces choses si nécessaires pour inscrire les lambeaux de nos mémoires : c’est chose faites de surfaces, de bouts de cellulose découpés, extraits des arbres, et où viennent se réunir les mots et les images. Ces choses qui tombent de notre pensée, et que l’on nomme des livres. Ces choses qui tombent de nos écorchements, ces écorces d’images et de texte montés, phrasés ensemble" (p.71)
Quatrième de couverture
C'est le simple « récit-photo » d'une déambulation à Auschwitz-Birkenau en juin 2011. C’est la tentative d’interroger quelques lambeaux du présent qu’il fallait photographier pour voir ce qui se trouvait sous les yeux, ce qui survit dans la mémoire, mais aussi quelque chose que met en œuvre le désir, le désir de n’en pas rester au deuil accablé du lieu. C’est un moment d’archéologie personnelle, une archéologie du présent pour faire lever la nécessité interne de cette déambulation. C’est un geste pour retourner sur les lieux du crématoire V où furent prises, par les membres du Sonderkommando en août 1944, quatre photographies encore discutées aujourd’hui. C’est la nécessité d’écrire - donc de réinterroger encore – chacune de ces fragiles décisions de regard.
Critiques
Le Monde (chercher, partout...) ; Le Devoir (que faut-il transmettre ?)

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20 septembre 2019

Sortir du noir

Note sur un livre lu il y a très longtemps, je le reprends au moment de ranger ma bibliothèque.

Quatrième de couverture
« … il crée de toutes pièces, à contre –courant du monde et de sa cruauté, une situation dans laquelle un enfant existe, fût-il déjà mort. Pour que nous-mêmes sortions du noir de cette atroce histoire, de ce “ trou noir ” de l’histoire. »

Ce texte de Georges Didi-Huberman est une longue lettre au réalisateur László Nemes dont le film, Le Fils de Saul, grand prix du Festival de Cannes, sortira en salle le 4 novembre. [2015]
Critiques 
Critique d'art (il faudrait voir le film) ; Télérama ()

21 juin 2019

Pas dupe

Un roman policier... ou peut-être autre chose. Le texte ne paie pas de mine, la lecture file sans effort. Il s'est passé quelque chose, il se passe des choses. Les indices s'accumulent sans donner de direction ferme. Puis, alors que l'on s'approche de la fin, on imagine l'impassable. Peut-être l'avait-on imaginé mais sans véritable conviction. Ainsi donc, c'est lui... excellent roman qui vaut une série noire -- une obscure clarté se substitue efficacement à la noirceur du roman policier.

Quatrième de couverture
On retrouve le corps de Tippi, la femme de monsieur Meyer parmi les débris de sa voiture au fond d'un ravin. L'inspecteur Costa enquête sur ce drame : accident ou piste criminelle ? Monsieur Meyer se plie aux interrogatoires de l'inspecteur, ce qui n'est pas de tout repos, d'autant qu'il n'est pas dupe.
Critiques
Le Monde (un faux air de Columbo) ; La Croix (il faudra que j'en lise d'autres)

24 mars 2019

L'explosion de la tortue

Pensée et langage, bien plus qu'une histoire, une écriture. Un truc surréaliste qui laisse baba, la perfection technique, l'intelligence des mots et de leur vie propre qui joue avec le narrateur et l'envoie explorer des chemins improbables, tortueux parfois. Et pourtant ce ne peut être que très travaillé, très construit, c'est donc autre chose. Le texte c'est aussi la mise en page, le co-texte, Chevillard en joue encore.

Quatrième de couverture
Les tortues de Floride élevées en aquarium ne sont pas tout à fait des cailloux. Elles ont donc besoin d’eau et de nourriture pour vivre. C’est ce que découvre le narrateur de cette histoire, de retour chez lui après un mois d’absence. Il croyait la sienne plus endurante, mais la carapace décalcifiée de la petite Phoebe se fend sous son pouce. Par ailleurs, alors qu’il s’employait à réhabiliter en la signant de son nom l’œuvre de Louis-Constantin Novat, écrivain ignoré du XIXe siècle, cette généreuse initiative se trouve soudain menacée. Or la forêt des mystères n’abrite pas que des crimes : les deux mésaventures pourraient bien être liées.
Critiques
Télérama (le narrateur dans son délire) ; Le échos (un modèle de style et d'humour absurde)

24 novembre 2018

Les grandes blondes

Lu il y a quelques années, j'ai oublié l'histoire et les détails, mais je n'ai pas oublié le plaisir de cette lecture. Pour rafraichir la mémoire, cette synthèse sur Wikipedia.

Quatrième de couverture
Vous travaillez pour la télévision. Comme vous souhaitez produire une série sur les grandes filles blondes au cinéma, mais aussi dans la vie, vous pensez faire appel à Gloire Abgrall qui est un cas particulier de grande blonde. On l’a vue traverser, dans les journaux, les pages Arts et spectacles puis les pages Faits divers du côté des colonnes Justice, il y a quelques années. Ce serait bien, pensez-vous, de lui consacrer une émission. Certes. Malheureusement, Gloire est un peu difficile à joindre.
Critiques
L'Express (donne envie de relire)