7 mai 2016

Le chat de Schrödinger

J'ai beaucoup oublié (note écrite en 2020), sauf l'intelligence d'une exploitation filée du miracle quantique. L'inconcevable et indicible superposition quantique dont le chat de Schrödinger n'est qu'une de ces  pirouettes didactiques qui ravit les enfants. J'avais pris quelques notes, inspirations au fil de la lecture très inspirées par le texte. En particulier, ce que l'on retrouve dans le critique "parisienne" : la fin était faite de phrases si bien fichues que je pardonne à l’ouvrage sont trop long début. Au fond, il est possible de pasticher l'auteur pour évoquer en peu de mot le sentiment au terme de la lecture : un livre de trouvailles, un livre parfait s'il n’avait pas été écrit. Et un peu de philosophie de comptoir, mais quand même :
- Nous sommes à chacun instant ni plus ni moins que l’un et l’autre. Mais au moment de la rencontre nous sommes celui-là, celle-là, exactement et seulement avec la force de la nécessité.
- La  vie n’est pas assez long pour explorer tout ce qu’elle rend possible.
- Ce que l’on écrit n’est toujours que l’un des récits possible et quand il est, il est nécessaire
Il a manqué à ma lecture une clé essentielle, elle est donc à reprendre. Philippe Forest doit faire  face à la perte de sa fille âgée de quatre ans. Il en faut des livres pour mettre à distance le chagrin, des mots pour le noyer. J'ai acheté le livre sur la foi du titre, le malentendu est absolu.
"Ainsi, du « principe de superposition » propre à la fonction d’onde, on pouvait tirer aussi une assez évidente interprétation psychologique. Dans la boîte d’os du crâne flottaient en suspension les états les plus opposés à la conscience, cohabitant temps que l’on avait la prudence de ne pas les examiner de trop près, et permettant, sans y croire tout à fait, d’accorder foi à une chose et à la chose contraire." (p.168)

"L’histoire n’est « parfaite » que tant qu’elle n’a pas encore pris forme, quelle flotte dans le néant où sont toutes les autres avec elle. La mettre en mots est bien entendu la seule manière de la faire exister. Mais en même temps, cela revient aussi à la saccager. Comme s’il fallait ainsi la sacrifier  afin qu’elle soit." (p.184)

"Et je vois de mes yeux que la terre est plate, je sens dans ma chair que la planète ne pivote pas perpétuellement sur elle-même, qu’elle ne tourne pas comme une toupie à toute vitesse lancée  dans le vide sidéral. Tout me dit qu’il en va ainsi. Et pourtant c’est faux." (p.286)
Quatrième de couverture
«Attraper un chat noir dans l'obscurité de la nuit est, dit-on, la chose la plus difficile qui soit. Surtout s'il n'y en a pas.
Je veux dire : surtout s'il n'y a pas de chat dans la nuit où l'on cherche.
Ainsi parle un vieux proverbe chinois à la paternité incertaine. Du Confucius. Paraît-il. J'aurais plutôt pensé à un moine japonais. Ou bien à un humoriste anglais. Ce qui revient à peu près au même.
Je crois comprendre ce que cette phrase signifie. Elle dit que la sagesse consiste à ne pas se mettre en quête de chimères. Que rien n'est plus vain que de partir à la chasse aux fantômes. Qu'il est absurde de prétendre capturer de ses mains un chat quand nul ne saurait discerner, même vaguement, sa forme absente dans l'épaisseur de la nuit.
Mais Confucius, si c'est de lui qu'il s'agit, ou bien le penseur improbable auquel on a prêté son nom, n'affirme pas que la chose soit impossible. Il dit juste que trouver un chat noir dans la nuit est le comble du difficile.
Et que le comble de ce comble est atteint si le chat n'est pas là.
J'ouvre les yeux dans le noir de la nuit. Des lignes, des taches, des ombres, le scintillement d'une forme qui fuit. Quelque chose qui remue dans un coin et envoie ses ondes ricocher au loin vers le vide qui vibre.» 
Critiques
Philosophie magasine (mélancolie quantique) ; La critique parisienne (critique justement)

6 mai 2016

Lire dans la gueule du loup

Lu en 2016, une lecture difficile d'une auteure que j'ai découverte en suivant les travaux de Transition, puis un séminaire à la Sorbonne auquel j'ai assisté à l'époque. Un essai, en fait, ne devrait pas être lu mais étudié, le crayon à la main. J'ai donc oublié l'essentiel sauf le parfum, celui de la lecture, justement.
"La littérarité, c’est-à-dire la façon dont un texte s’offre purement à la jouissance esthétique sans considération ni de vérité ni de morale, ne renvoie qu’à lui-même et au phénomène de sa propre production verbale : c’est ce qu’on appelle donc l’autotélicité de la littérature, complément de sa littérarité. " (p.29)

Idée : Ne pas chercher exactement la vérité objective des faits mais leur vérité subjective partageable

"La réalité qu’il ne faut pas confondre avec le réel, n’existe pas en dehors du domaine public : seul le domaine public procurerait des repères symboliques fiables, et il constituerait donc le seul espace capable de mettre la réalité en partage." (p.70)

"Les textes nourrissent toujours les fantasmes. Mais certains fantasmes critiques visent à tuer tous les autres." (p.135)

"Comme critique, comme enseignante, j’ai donc la même responsabilité que le metteur en scène." (p.182)

"L’animal humain et sans programme génétique : il ne peut être que constitué par de l’autre (et l’enfance on est la trace définitive). C’est pourquoi il est parlant, mimant, jouant, représentant, apte à entrer dans le transfert–ou à s'écraser, et en écraser d’autres, dans le trauma. Bref, c’est pour cela qu’il a une histoire." (p.220)
Quatrième de couverture
Au constat, aujourd’hui commun, d’une crise de la littérature dans les sociétés démocratiques – alors que celle-ci constituait le cœur de leur culture jusqu’à une époque récente –, nul ne peut plus répliquer par l’aporie de sa définition (pour autant que la littérature ait vraiment existé dans l’histoire), voire par la discipline dont elle est l’objet (histoire littéraire ; sociologie des institutions littéraires ; théorie critique ; rhétorique ; poétique ; stylistique…).
Parler d’elle, c’est défendre une zone mise en danger : celle de sa transmission. Car la littérature ne serait rien sans l’apprentissage premier des histoires que les parents lisent aux enfants, avant que ceux-ci ne deviennent capables de lire seuls, à leur tour.
Nous invitant à changer de point de vue, Hélène Merlin-Kajman s’interroge sur la transmission, partant, sur l’avenir : elle définit l’usage de la littérature qu’il est urgent de promouvoir, sinon d’inventer dans des sociétés fondées sur le respect de l’individu, la valorisation de son autonomie et de sa liberté – de conscience, de sentiment.
Pour quelles valeurs cognitives, esthétiques, voire thérapeutiques, exigées par le citoyen, doit-on restaurer le partage transitionnel – afin que les textes littéraires, aujourd’hui observés par les sciences humaines ou tenus à distance par l’univers des images comme s’ils n’existaient qu’en dehors, tissent à nouveau des liens pour nous
Critiques
Télérama (espace transitionnel)


3 mai 2016

Les derniers jours

Note écrite en 2020... je n'en ai pas un souvenir précis, juste quelques passages notés à l'époque que je recopie ici. Jean Clair a une humeur tristement constante nourrie d'un mépris pour la populace et le mauvais goût -- probablement celui qui n'est pas le sien. Il reste intéressant à lire... sur le moment. Peut être en reprendre des chapitres.
Ces derniers jours ne le sont pas tout à fait,  Jean Clair est toujours là. Triste et amer, sûrement.
"La nuit, quand je suis allongé sur mon lit, le corps débarrasser de son poids, immobile et comme en lévitation sur le drap, les mots naissent un par un sans avoir été cherchés, se précisent, se prononcent, se précipitent dans ma tête. Mais à peine tanté-je de les noter sur un papier, dans l’obscurité, le simple fait de redresser le buste puis de mouvoir la main a suffi à recréer un champ de gravité. Le corps est redevenu pesant et cloue au sol ces vocables légers, précis, parfaits, qui voletaient dans mon esprit, et qui ne bougent plus, et que j’aurai oubliés au matin." (p.22)
"Si l’on ignore le nom des choses, on en perd aussi la connaissance, aurait écrit le vieux Linné en 1755." (p.65)

"Le terme de « Croûte », dans son sens artistique, apparaît vers 1750,  C’est Bachaumont, je crois, l’auteur d’un Essai sur la peinture, la sculpture et l’architecture en 1751, qui, le premier, l’emploie." (p.111)

"Étonnante image de l’instant qui précède, que représente le Crucifié : vol en chute libre d’un corps nu, qui pend au milieu de la grande nef, suspendu dans le vide au-dessus des fidèles, les deux bras tendus à l’horizontale, le corps dressé sur la pointe des pieds et la tête inclinée pour mesurer la profondeur du temps, figure zénithale d’une palingénésie toujours recommencée." (p187)

"[les] Musées dit "d’art", croulant sous les richesses et sous les populaces, et bien en peine de trouver un sens aux objets dénaturés qu’ils conservent." (p.225)

"Comment ne pas considérer, en retour, que la beauté est la mesure de la vérité et, par conséquent, de la fois ? La laideur, la faute de ton, la vulgarité d’une expression, l’à-peu-près de la formule dans le sermon serai autant de doutes jetés sur elle. On peut même redire–ce que disait Proust–que si les cathédrales sont les plus beaux monuments de l'art d’Occident, c’est grâce à la persistance des mêmes rites et à la rigueur du même dogme : eux seuls vivent encore leur vie intégrale, qui sont restés en rapport avec le but pour lequel ils furent construits." (p.245)

Quatrième de couverture
«J’appartiens à un peuple disparu. À ma naissance, il constituait près de 60 % de la population française. Aujourd’hui, il n’en fait pas même 2 %.
Il faudra bien un jour reconnaître que l’événement majeur du XXe siècle n’aura pas été l’arrivée du prolétariat, mais la disparition de la paysannerie.
Ce sont eux, les paysans, qui mériteraient le beau nom de "peuple originaire" que la sociologie applique à d’improbables tribus. En même temps que les premiers moines, ce sont eux qui ont défriché, essarté, créé un paysage, et qu’ils lui ont donné le nom de "couture", c’est-à-dire de "culture", ce mot que les Grecs n’avaient pas même inventé : une façon d'habiter le monde autrement qu’en sauvage.
Cette classe, dont j'avais tant envié la fortune et l'aisance, et dans laquelle je serai, fût-ce à reculons, entré, cette intelligentsia tant admirée mais surtout dont j'avais redouté l'arrogance, face à ces enfants de bourgeois qui me faisaient une peur de chien quand je les rencontrais, il m'apparaît aujourd'hui qu'elle aura trahi, installée qu'elle est, de par sa propre volonté et par sa propre paresse, dans un exil culturel permanent et profond.» 
Critiques
Le Figaro (réactionnaire assumé)
Sur l'étagère, un multiple (ou une copie) de Jeff Koons, quand même !