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13 janvier 2020

Cinq repentirs de Pablo Picasso

juste pour mémoire, petit papier, édition originale

Entre poésie et cadavre exquis, Jean Clair s'amuse et divague en rêvant les repentirs de Picasso qui, écrit-il, ne se repent plus au-delà des années 30. Picasso... il va falloir que Lary s'occupe du grand homme.

Picasso et l'abîme

juste pour mémoire, petit papier, édition originale

Sous-titre : Eros, Nomos, Thanatos

Le résidu et la ressemblance

juste pour mémoire, petit papier, édition originale

Sous titre : un souvenir d'enfance d'Alberto Giacometti

3 mai 2016

Les derniers jours

Note écrite en 2020... je n'en ai pas un souvenir précis, juste quelques passages notés à l'époque que je recopie ici. Jean Clair a une humeur tristement constante nourrie d'un mépris pour la populace et le mauvais goût -- probablement celui qui n'est pas le sien. Il reste intéressant à lire... sur le moment. Peut être en reprendre des chapitres.
Ces derniers jours ne le sont pas tout à fait,  Jean Clair est toujours là. Triste et amer, sûrement.
"La nuit, quand je suis allongé sur mon lit, le corps débarrasser de son poids, immobile et comme en lévitation sur le drap, les mots naissent un par un sans avoir été cherchés, se précisent, se prononcent, se précipitent dans ma tête. Mais à peine tanté-je de les noter sur un papier, dans l’obscurité, le simple fait de redresser le buste puis de mouvoir la main a suffi à recréer un champ de gravité. Le corps est redevenu pesant et cloue au sol ces vocables légers, précis, parfaits, qui voletaient dans mon esprit, et qui ne bougent plus, et que j’aurai oubliés au matin." (p.22)
"Si l’on ignore le nom des choses, on en perd aussi la connaissance, aurait écrit le vieux Linné en 1755." (p.65)

"Le terme de « Croûte », dans son sens artistique, apparaît vers 1750,  C’est Bachaumont, je crois, l’auteur d’un Essai sur la peinture, la sculpture et l’architecture en 1751, qui, le premier, l’emploie." (p.111)

"Étonnante image de l’instant qui précède, que représente le Crucifié : vol en chute libre d’un corps nu, qui pend au milieu de la grande nef, suspendu dans le vide au-dessus des fidèles, les deux bras tendus à l’horizontale, le corps dressé sur la pointe des pieds et la tête inclinée pour mesurer la profondeur du temps, figure zénithale d’une palingénésie toujours recommencée." (p187)

"[les] Musées dit "d’art", croulant sous les richesses et sous les populaces, et bien en peine de trouver un sens aux objets dénaturés qu’ils conservent." (p.225)

"Comment ne pas considérer, en retour, que la beauté est la mesure de la vérité et, par conséquent, de la fois ? La laideur, la faute de ton, la vulgarité d’une expression, l’à-peu-près de la formule dans le sermon serai autant de doutes jetés sur elle. On peut même redire–ce que disait Proust–que si les cathédrales sont les plus beaux monuments de l'art d’Occident, c’est grâce à la persistance des mêmes rites et à la rigueur du même dogme : eux seuls vivent encore leur vie intégrale, qui sont restés en rapport avec le but pour lequel ils furent construits." (p.245)

Quatrième de couverture
«J’appartiens à un peuple disparu. À ma naissance, il constituait près de 60 % de la population française. Aujourd’hui, il n’en fait pas même 2 %.
Il faudra bien un jour reconnaître que l’événement majeur du XXe siècle n’aura pas été l’arrivée du prolétariat, mais la disparition de la paysannerie.
Ce sont eux, les paysans, qui mériteraient le beau nom de "peuple originaire" que la sociologie applique à d’improbables tribus. En même temps que les premiers moines, ce sont eux qui ont défriché, essarté, créé un paysage, et qu’ils lui ont donné le nom de "couture", c’est-à-dire de "culture", ce mot que les Grecs n’avaient pas même inventé : une façon d'habiter le monde autrement qu’en sauvage.
Cette classe, dont j'avais tant envié la fortune et l'aisance, et dans laquelle je serai, fût-ce à reculons, entré, cette intelligentsia tant admirée mais surtout dont j'avais redouté l'arrogance, face à ces enfants de bourgeois qui me faisaient une peur de chien quand je les rencontrais, il m'apparaît aujourd'hui qu'elle aura trahi, installée qu'elle est, de par sa propre volonté et par sa propre paresse, dans un exil culturel permanent et profond.» 
Critiques
Le Figaro (réactionnaire assumé)
Sur l'étagère, un multiple (ou une copie) de Jeff Koons, quand même !


21 mai 2012

Hubris

Sous titre : La fabrique du monstre dans l'art moderne -- Homoncules, Géants et Acéphales

Jean Clair, vindicatif et acediaque -- je lui emprunte ce mot -- trie parmi les œuvres, celles qu'il voue aux gémonies sans relâche et sans merci puisque nous ne pouvons le nier : "L'art moderne s'est souvent voué à la laideur." Le "souvent" laisse un peu de place à l'espoir. Le réquisitoire est précisément documenté, on y apprend beaucoup de chose surtout si l'on ne sait pas grand chose.
"Et elle rappelle ce que le mot français regarder je veux dire, une réitération, un retour en arrière, une rétrospection vers un état antérieur." (p.24)

« Mais n’y a-t-il rien de nouveau sous le soleil ? Il faudrait voir. Quoi ! On a radiographié ma tête. J’ai vu, moi vivant, mon crâne, et cela ne serait en rien de la nouveauté ? À d’autres ! » s’exclame Guillaume Apollinaire, en 1917, après avoir été trépané. [...] Déjà la langue scientifique est en désaccord profond avec celle des poètes. C’est un état des choses insupportable. » (p.28 -- cf. L'esprit nouveau et les poètes)

"Et si l’on accepte l’hypothèse d’une œuvre cryptée, l'agneau pourrait être le rappel d’un événement étonnant qui survient en ce lieu même, en cet endroit même, et qui fut la première expérimentation de la guillotine, dans le passage du Commerce, le 15 avril 1792. L’expérience fut faite sur un agneau, in corpore vili, avant d’être répétée un peu plus tard, à Bicêtre, sur trois cadavres, en présence des docteur Pinel, Cabanis, Louis, Cullerier et Guillotin…" (p.115 - commentaire sur l’œuvre de Balthus)
Quatrième de couverture
L'art moderne s'est souvent voué à la laideur. Anatomies difformes, palettes outrées, compositions incongrues, volonté de surprendre et de heurter : qui oserait encore parler de beauté?
Faute de pouvoir en appeler à la raison historique et à la désuétude des canons anciens – des proportions de Vitruve à la perspective d'Alberti –, ne convient-il pas de rechercher ce qui a provoqué ce changement radical dans l'élaboration des formes qu'on appelle «art»?
S'appuyant sur les matériaux patiemment rassemblés depuis trente ans à travers de mémorables expositions, de «L'Âme au corps» à «Crime et châtiment» en passant par «Mélancolie : Génie et folie en Occident» et «Les années 1930 : La fabrique de "l'Homme nouveau"», Jean Clair propose une lecture anthropologique de l'esthétique moderne qui croise l'histoire de l'art, l'histoire des sciences et l'histoire des idées.
Ainsi la seule année 1895 a-t-elle vu, simultanément, la naissance du cinéma, la découverte des rayons X, les applications de la radiotéléphonie (mais aussi la croyance en des rayonnements invisibles chez les tenants de l'occultisme), les premiers pas de la psychanalyse, l'essor de la neurologie : la sensibilité en est bouleversée, mais d'abord la façon qu'a l'artiste de se représenter le monde visible et singulièrement le corps humain.
Paradigmes et paramètres, les modèles ont changé. L'art devient l'expérimentation du monstrueux et crée de nouvelles entités parmi lesquelles Jean Clair distingue trois figures directrices : le mannequin des neurologues, descendant des alchimistes et de Goethe, le Géant des dictatures, «l'Ogre philanthropique» dont Le Colosse de Goya est le prototype, l'Acéphale enfin, le nouveau dieu des avant-gardes célébré par Georges Bataille.  
Critiques
Le Point (pas de doute - interview) ; L'express (érudit, ce qui ne change rien)

5 mai 2011

L'hiver de la culture

Acheté gare de Lyon, je crois. Un pamphlet dit-on, le mot est juste, je le cherchais. Le réactionnaire, l'élitiste, le vindicatif, le rageur enragé, je le pardonne. Le mépris, je ne le pardonne pas. Car il est méprisant, cet homme. Il regarde de haut la populace qui, en short et en marcel, va au Louvre. Pourtant sur cette lave atrabilaire flotte parfois des idées ou des remarques pertinentes et intéressantes, c'est peut-être pour cela que je le lis. Pour le défi de prélever dans le flot la phrase que je garderai précieusement pour y penser encore. Cette fois, cette remarque : on ne voit pas se signer devant un Christ en croix une belle âme qui ne manquerait pas de le faire dans la moindre petite chapelle ou devant le premier calvaire venu (je l'écris mieux que lui, mais avec plus de mots).
"Les musées ne ressemblent plus à rien. La silhouette du nouveau musée d’art contemporain de Metz rappelle à la fois les Buffalo grill qu’on voit le long des autoroutes, un chapeau chinois et la maison des Schtroumpfs. Dans l’élévation d’un musée nouveau musée, on retrouvera souvent, in nuce, dans son mélange de modernité fade et d’emprunts hasardeux, le kitsch qu’on verra envahir l’architecture des mégalopoles, de Las Vegas à Dubaï." (p.18)
"À l’inverse des mots, toujours soupçonnés d’imposer un ordre et de réclamer un sens, l’œuvre d’art, plutôt qu’un savoir à acquérir, posséderait le privilège, le pouvoir, la magie de se livrer sans peine, dans une profusion de significations possibles et contradictoires qui répond au goût contemporain d’abolir les distinction, les hiérarchie et les frontières." (p.54-55)
"Le crâne rasé, les bras tatoué de l’épaule au poignet, un anneau passé aux oreilles, vêtu d’un short court laissant dépasser la couture du slip est d’un marcel découvrant une poitrine poilue et sentant la sueur, c’est homme, la bedaine en avant, attend, avec un millier d’autres, de pénétrer dans les galeries du Louvre. Il semble descendu des planches d’un atlas criminologique du XIXe siècle. Par quel détour a-t-il fini, comme si le siècle écoulé n’avait servi à rien, par ce glisser parmi les néophyte ?" (p.56-57)
"[...] un certain Jeff Koons, dadaïste attardé, qui se plaisait à façonner  de petits cochons roses en porcelaine." (p.65)
"En revanche, l’espèce d’adoration perpétuelle à laquelle se livrent les visiteurs du musée devant les images innombrables mais supposées tirer leur valeur d’être des images uniques et réalisées par une main sans pareil (on prend « main » ici comme métaphore de tout organe du corps susceptible de « produire » un objet)–cette vénération poussés jusqu’à la convoitise de ses propres déchets –signe le retour à une idolâtrie, qui n’est plus qu’un culte mortifère des reliques." (p.119)
"Si l’œuvre, une fois reproduite, se voit privée de son aura, l’œuvre déplacée  au musée perd son sens. Les musées fonctionnent comme des machines à transformer en faux les œuvres vraies qui y sont admises. Les musées sont des entrepôts de faux où l’on voit sur les cimaises, décolorées et sans destination autre qu’une vague satisfaction esthétique, des œuvres qui avaient jadis la capacité de signifier quelque chose et, en outre, qui nous proposaient le bonheur de servir." (p.121)
"En Occident, le musée désacralise par le seul fait qu’il est amusé. Malraux s’en émerveiller. Point." (p.130)
Quatrième de couverture
Promenade d’un amateur solitaire à travers l’art d’aujourd’hui, ses manifestations, ses expressions. Constat d’un paysage saccagé, festif et funèbre, vénal et mortifiant.
Critique 
Le Figaro (mise en perspective, pour et contre) 

4 mai 2009

Court traité des sensations

Note écrite en 2020... je n'ai pas oublié le décalage entre le titre et ce que j'ai lu. C'est moins un traité que... au fait, un traité c'est quoi ? "Ouvrage didactique qui expose de façon systématique un sujet ou une matière." écrit le dictionnaire du CNTRL. Eh bien, celui-ci n'en est pas un. C'est plutôt l'exposé guidé par la systématique d'un homme de mauvaise humeur, amer et vindicatif. Enfin, Jean Clair poursuivi par une tristesse et une déception qui a des racines très personnelles ; je pense à défaut de génie de François Nourrissier. Jean Clair, lui aussi fait peut-être l'expérience du seuil qu'il ne parvient pas à dépasser. Il se venge. Une petite moisson quand même.
"Spiraculum, c’était aussi l’inspiration divine, c’était l’air soufflé  par les dieux. On disait même chez Latin, d’un tableau très ressemblant, qu’il « respire », comme s’il était vivant, Spirat tabella. Respirer l’amour, c’était inspirer l’amour à tout ce qui approche." (p.36)

"Au fond, on ne peut rien dire de la sensation, sinon qu’elle nous comble. Mais quelle vide en nous remplit-elle qui était là déjà, et que nous n’avions pas mesuré ? Que pense-t-on peut-on dire du parfum d’une fleur, sinon qu'il nous enchante ? Il n’a pas été créé pour nous et nous en prenons pourtant notre part, d’autant plus fortement peut-être que, contrairement à l’insecte, nous trouvons en lui un univers totalement libéré de la nécessité. Pourquoi cette entente, cet accord silencieux ? Le corps possède-t-il des récepteurs réglés sur des odeurs, sensible à certains tons, accordés à des sons, comme il l'est à des drogues, ou à des stupéfiants ? De quelle harmonie est-il le temple qui, si nous étions un peu plus sûrs de nous et plus attentif aux sensations qui nous traversent, au lieu de si souvent nous en défier, pourrait nous faire pressentir la nature de ce que sont les dieux." (pp.103-104)

"Et ce n’était que tout récemment, quelques secondes au regard de cette longue évolution, que l'art s’était dégradé jusqu’à n’être plus que ce qu’on entendait désormais par ce mot, une gesticulations erratique de désœuvrés, détachée à la fois de la religion qu’il avait servie, et des rituels destinés à nous protéger des morts qui avait provoqué sa naissance." (p.187)
Et une petite perle que je reprends avec mes mots : l’existence au fond, c’est ce qui s’étend de la fin de l’enfance jusqu’au début de la vieillesse (se mots p.163)


Quatrième de couverture
«Au fond, on ne peut rien dire de la sensation, sinon qu'elle nous comble. Mais quel vide en nous remplit-elle ? Que peut-on dire du parfum d'une fleur, sinon qu'il nous enchante ? Il n'a pas été créé pour nous et nous en prenons pourtant notre part, d'autant plus fortement peut-être que, contrairement à l'insecte, nous trouvons en lui un univers libéré de la nécessité. De quelle harmonie le corps est-il le temple qui, si nous étions un peu plus sûrs de nous et plus attentifs aux sensations qui nous traversent, pourrait nous faire pressentir la nature de ce que sont les dieux ?»
Ce livre, écrit dans la tradition de l'érudition libertine, recherche les traces d'un certain savoir fondé sur les sens. En une suite de digressions apparemment capricieuses, créant tout un réseau d'échos entre chaque thème, il chemine, de la statue de marbre de Condillac aux cires de la Specola de Florence, du clavecin de Diderot à un sex-shop de la rue Saint-Denis, d'une gravure de Rembrandt à une peinture de Vermeer. C'est bien de rencontres qu'il s'agit, dessinées comme «en passant» d'un trait lumineux. C'est aussi un roman d'apprentissage, où l'auteur retrouve une identité et un nom.
Critiques
Revue des deux mondes (interview)