31 janvier 2021

L'anomalie

Exercice de style, polyphonie littéraire, science fiction, des vies minuscules lacées en bouquet par le fil d'une improbable singularité temporelle, bug du créateur, bégaiement du temps et de l'espace. Schrödinger aurait aimé. Danger : le texte se termine par la décision de détruire ce qui serait la répétition du même et donc d'un second volume superposable à celui que l'on termine -- il ne suffirait pas de reprendre celui-ci à la première page. Roborative construction oulipienne sous couvert d'une littérature ordinaire, celle de la collection blanche. Bien joué. 

C'est l'exercice obligé des textes d'aujourd'hui : imposer au lecteur la description d'une œuvre ou un commentaire, alors qu'aucune image n'est reproduite. Cette fois, c'est un autoportrait de Pamigianino :

" Un jour, le peintre – il est tout jeune, il a vingt-et-un ans – se voit dans un de ces miroirs de coiffeur convexes, et il veut faire son autoportrait. Il fait fabriquer au tour une coupe de sphères de bois, de la taille du miroir, afin de le reproduire exactement dans sa forme. En bas, au premier plan, il peut sa main, très grande, si belle qu’elle paraît vrai, est au centre, à peine déformée, cette figure d’ange, gracieux, c’est presque un enfant. Le monde tournoie autour de ce visage, tous s'y déforme, plafond, lumière, perspective : c’est un chaos de courbes. " (p. 309)

Quatrième de couverture

«Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension.»
En juin 2021, un événement insensé bouleverse les vies de centaines d’hommes et de femmes, tous passagers d’un vol Paris-New York. Parmi eux : Blake, père de famille respectable et néanmoins tueur à gages ; Slimboy, pop star nigériane, las de vivre dans le mensonge ; Joanna, redoutable avocate rattrapée par ses failles ; ou encore Victor Miesel, écrivain confidentiel soudain devenu culte.
Tous croyaient avoir une vie secrète. Nul n’imaginait à quel point c’était vrai.
Roman virtuose où la logique rencontre le magique, L’anomalie explore cette part de nous-mêmes qui nous échappe.  

Critiques

Prix Goncourt (France 24) ; Le Monde (l'auteur)



13 janvier 2021

Le tiers temps

 Samuel Beckett, au plus près, l'écriture se moule, se fond, épouse la personnalité que j'imagine. Ce livre nous offre une rencontre. Certes pathétique mais si empathique, si proche. Autant de talent, le vieux style c'est à dure l'élégance, l'auteur s'efface pour nous laisser seuls avec son sujet. L'évocation de l'amitié de Beckett avec Joyce me fait regretter de n'avoir pas eu la patience de terminer la lecture d'Ulysse, même dans sa nouvelle traduction. Beckett me parait plus abordable, enfin, peut-être, pour ce que j'en comprends. Un mot sur la forme du livre, hors l'écriture, qui alterne des comptes rendus froidement administratifs avec les vies intérieures qui balbutient avec lucidité ou bougonnent. Le contraste contribue à sentiment d'intimité avec le grand homme qui s'en va.

Deux passages du livre décrivent des œuvres, les voici :

The Death of Diarmuid, the Last Handful of Water
Jack Butler - 1945 (Tate Galery)

 "Il était en train de peindre. Une large toile verte et bleue électrique. Une légende celtique. Sur la toile, Jack a peint Diarmaid, souverain des Enfers, souverain électrique. Diarmaid enfui avec Gráinne, fiancée de Finn. Sur la toile, Finn retrouve Diarmaid et Gráinne. Diarmaid va mourir. Juste avant, étendu au sol, il attend la dernière poignée d’eau que lui accorde Finn. Celle que Jack a voulu peindre. Espoir suspendu. Soif. Fin. Le Diarmaid de Jack a le visage bleue. Il regarde l’eau et son espoir s'écouler des mains de Finn. La fin est en vue. Elle est bleue." (p. 88)

 

Le bistrot d'Ussy-sur-Marne
Henri Hayden - 1954
"Je campais au café de la Marne, rue de Changis, en face de l'église, dans une petite niche. Hayden a peint le café. Intérieur sombre. Murs vert pistache. Comptoir de bois garni d’un tapis bleu ciel. Sur le tapis, un plateau en feutre gris et trois dés. Des dés pour les parties de 421. Je n’y ai jamais joué – je ne jouais aux échecs, avec Hayden – mais je me souviens. [...]  Ça plaisait à Hayden, le tapis de feutres, les dés. Ça lui plaisait, il les a peints. Il a aussi peint le cendrier jaune en triangle (jaune anis, si ma mémoire est bonne), des verres lourds bleus et les bouteilles sur le comptoir. Il les a peints et  y a ajouté sa pipe en bois clair – celle qui touchait son nez, quand il l'avait à la bouche et que ses yeux brillaient comme la lave au milieu d’un volcan enfumé. La lumière de Hayden, clarté éblouissante, soleil écru naissant sur la symphonie de vert des monts moyens de la Marne. Hayden était le jour, moi la nuit." (pp. 96-97)

Quatrième de couverture

Rue Rémy-Dumoncel, dans le quatorzième arrondissement de Paris, se trouve un immeuble blanc – une maison de retraite baptisée Le Tiers-Temps. Au milieu de la cour, un arbre solitaire. Parmi les résidents, un grand échalas, au visage sombre mais aux yeux encore perçants, joue avec ses souvenirs où se mêlent deux langues, l’anglais de son Irlande natale et le français de son exil littéraire. Ce vieux monsieur s’appelle Samuel Beckett.
Ce premier roman dévoile un Beckett surprenant, attendant la fin (un comble), devenu pour ainsi dire l’un de ses propres personnages. On voit défiler les épisodes qui ont marqué son existence, mais aussi la vie quotidienne au Tiers-Temps, où Beckett a réellement résidé. On est saisi par une émotion grandissante à mesure que le roman accompagne le grand Irlandais vers son dernier silence.

Critiques

La Croix (très juste) ; L'Obs (si proche)