Le cousinage germain de l'art et de la science, comme celui de la musique et des mathématiques, me paraissait de puis longtemps un poncif pour les salons où l'on cause. Ce livre me donne, pour la première fois, le sentiment que ma position n'est pas singulière. Nombre des analyses et commentaires de Levy-Leblond me confortent, je retiens ci-cessous un florilège de citation.
Ma position au fond était que ce qui sépare la science et l'art est leur épistémologie du vrai, alors que pourtant ce qui est les rapproche est la recherche du vrai. Contingence de l'une, déterminisme de l'autre, universalisme psychologique de l'une, universalité ontologique de l'autre, sont autant de point de contact possible et de tension irréductible.
Depuis, j'en tiens pour une séparation forte en affirmant que la personne humaine est déterminée par le jeu de trois pôles en interaction : la raison, l'émotion et la foi. Le premier est le moteur de la science, le second est le souffle de l'art, la dernière est le cœur de la spiritualité ; connaissance, goût, croyance. Toute vérité humaine procède avec des pondérations variables des trois pôles.
"Vous trouverez dans la science, comme dans la plupart des activités
humaines, une esthétique de l’adéquation entre formes et fonctions." (p.25)
"Deux notions alors semblent pouvoir rendre compte avec plus de
spécificité que celle de beauté de la sensibilité esthétique des
scientifiques devant leur travail.
D’abord, la pertinence. Ce que les scientifiques trouvent beau, à y
regarder de près, ce sont en général des résultats qui donnent ou ajoutent
du sens à des connaissances acquises, en les unifiant, en les
hiérarchisant, en les structurant, bref, en les replaçant dans un
cadre plus général qui les mette en perspective. [...]
Ensuite, la puissance. Il s’agirait simplement d’une appréciation, non tant de la subtilité d’une idée que de sa force." (pp.27-28)
"Une œuvre d’art reste ouverte à l’interprétation : elle attire le
spectateur à l’intérieur du cadre de la vision de l’artiste, mais sans
qu’elle puisse exercer de contrôle déterminé sur les sentiments que
cette œuvre induit. Et le laisse toujours place à l’apport de celui qui
la contemple. Quant aux scientifiques, ils peuvent certes souhaiter
engager le lecteur ou le spectateur dans un merveilleux voyage
d’imagination visuelle, mais en dernière analyse, ils souhaite nt
communiquer une interprétation qui incorpore sans ambiguïté un contenu véritable." (p.58 - repris de Martin Kemp)
"Or il existe, dans l’art contemporain, des formes de conceptualisation
qui battent en brèche le privilège revendiqué par la connaissance
rationnelle et discursives. Voir des idées, des notions,
autrement que sous la formulation mathématique du physicien ou dans le
texte articulé du philosophe, m'enseigne, expérimentalement, que le
conceptuel ne se limite pas au théorique." (p.62)
"Cette déstabilisation, cette perte de référence qu’impose l’ambiguïté sans doute constitutive de
toute œuvre d’art, est probablement la porte majeur qu'offre la
fréquentation de l'art à qui est familier des trop rassurantes de
certitudes de la science. Le trouble ou me jette, à mon vif et inquiet plaisir, cette fréquentation, est tel que j’en viens parfois à
échanger des attributions pourtant bien établies, et à voir, dans l’art, un
moyen de comprendre et transformer le monde, et dans la
science, une façon de le contempler et de l’imaginer." (p.80)
À propos des scientifiques "Qu’ils revendique la maîtrise des critères de
vérité du savoir, ou, plus modestement, de sa validité, certes : c’est
leur tâche et leur responsabilité. Mais les jugements de pertinence
et l'élaboration des significations débordent largement leur seule
compétence. En d’autres termes, bien que l’époque soit féconde en
polémiques contre la fonction, et la notion même de critique dans le
domaine artistique, il me paraît que l’activité scientifique, quant à
elle, est largement en mal de critique, et qu’elle aurait tout à gagner
à se doter de 'critiques de sciences'." (p.84)
À propos de la science "[...] plus qu’une description de la nature, elle en est une construction." (p.85)
"Et contrairement à une fréquente et paresseuse image, la science ne colle
pas au réel ; il n’applique pas sa pensée au réel que pour l’en
détacher, et c’est dans cet écart qu’elle se constitue en savoir.
Comme les toiles de Charvolen, les analyses scientifiques à la fois
gardent un étroit rapport avec le réel et accèdent à une liberté de forme
qui fait leurs risques et leurs forces." (p.86)
Quatrième de couverture
L'idée la plus courante aujourd'hui, parfois explicite, mais le plus
souvent implicite, sur la nature des rapports entre les arts d'un côté,
les sciences et les techniques de l'autre, est de considérer le problème
à l'ordre du jour comme celui d'une réconciliation : il s'agirait de
favoriser la convergence de la création artistique et de la recherche
technoscientifique, afin d'atténuer, ou d'abolir une coupure
douloureuse. Mais l'histoire de l'humanité, dans sa dimension culturelle
en particulier, n'est-elle précisément pas celle de la séparation de
ses divers champs d'activité, de leur autonomisation ? L'idée d'une
réunification oecuménique, des grandes retrouvailles de l'art et de la
science, me paraît relever d'une nostalgie naïve plus que d'un projet
informé, fut-il utopique. Et puis, je dois l'avouer, cette séparation ne
m'est nullement pénible. Peut être est-ce une affaire de tempérament
personnel, mais je me trouve fort bien de la différence essentielle
entre l'Art et la Science et de leurs diversités propres (les arts et
les sciences) au surplus. Si, scientifique professionnel, mon intérêt
pour l'art aboutissait à m'y faire retrouver des attitudes et des
oeuvres semblables à celles que je connais (trop) bien, cet intérêt
s'émousserait vite...
L'art, et l'art contemporain en particulier, m'attire en raison directe
de ses différences avec la science, et non pas de leurs éventuelles
similarités. Je n'ai aucunement la nostalgie d'une Unité perdue de la
création pas plus naturelle (c'est la diversité du monde des pierres,
des fleurs, des oiseaux qui en fait la beauté) qu'humaine.
Critiques
L'humanité (présentation)
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