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4 février 2023

Le caoutchouc décidément

 Dur, dur, une humour qui -- pour une fois -- m'a largement échappé. Le sens aussi, perdu dans des méandres déments.

Quatrième de couverture

Furne est un contestataire. La lumière et l'obscurité l'indisposent pareillement, toujours menacée l'une par l'autre, l'inutile complexité du corps l'afflige, la loi de la pesanteur l'indigne au-delà de toute expression, et il n'aurait pas davantage voté les autres si seulement on l'avait consulté. Furne caresse l'idée de réformer l'ordre des choses, qui ne lui convient pas. Sept collaborateurs ingénieux et tout dévoués l'aideront dans sa tâche. De nouveaux matériaux seront conçus, de nouvelles matières. Mais Furne tirera aussi parti de la soie, par exemple, du caoutchouc, si obéissant, si compatissant, et bonne pâte, le musculeux, le miraculeux caoutchouc.

Critiques

Études littéraires (dissertons et nous verrons)

"Les codes du manifeste ne ressortent pas d’emblée dans Le Caoutchouc décidément, qui se présente comme un roman. La couverture, sur laquelle est indiquée l’appartenance générique du livre, ne se distingue en rien de celles des autres textes que l’auteur a publiés aux Éditions de minuit. Quant au titre, il s’apparente à un constat concluant avec fermeté un raisonnement, sans pour autant être une proclamation. Ce n’est donc pas par sa forme que Le Caoutchouc décidément évoque le manifeste, mais par son contenu, puisqu’au centre du récit se trouve l’écriture d’un texte intitulé « manifeste pour une réforme radicale du système en vigueur », par lequel le personnage principal, Furne, voudrait reprendre et remodeler chaque domaine du monde actuel, qu’il juge insatisfaisant et sans fantaisie. À travers un flot de paroles, entraînant le lecteur d’un sujet à l’autre, Furne avance une critique ardente contre tout type de fatalisme restreignant, selon lui, la liberté d’existence des êtres humains : « [l]’exiguïté du crâne, le poids du pied, l’éloignement des étoiles [...], l’irréversibilité du temps, la permanence désespérante de la pierre » (ibid. p. 18), etc. tous les domaines de la société soumis au « système en vigueur » , que ce soit la politique ou le monde des arts, sont pris en compte dans ce manifeste en cours d’élaboration. Une mesure clef pour remédier à l’imperfection de l’ordre établi et arriver à la liberté recherchée serait, selon Furne, l’invention de nouveaux mots, une proposition qui accorde au travail sur le langage une place d’élection dans son projet manifestaire :

nous serions omnipotents, en vérité, et maîtres de nos destins si nous étions simplement capables de saisir, en les formulant, toutes les idées vagues qui traversent notre esprit [...]. il conviendra de multiplier par douze le nombre des mots qui constituent notre langue lacunaire, alors les émotions se couleront dans de longues phrases souples et musicales [...]. (ibid. p. 112-113)"

2 mai 2022

L'arche Titanic

Un délice de lecture, mais tant de fatigue
à relire...

 

petits petits petits !
quel appeau ?
quel appât ?
plus de voronpatra


Quatrième de couverture

Nous sommes le 5 novembre 2019 et je m’apprête à passer la nuit seul dans la Grande Galerie de l’Évolution du Muséum d’Histoire naturelle de Paris.
Cette perspective est-elle si effrayante  ? Je n’ai pas l’intention de laisser ma peau aux taxidermistes du muséum  ! Ils ont assez à faire avec l’éléphant de mer. Je suis sans doute le seul de la bande au contraire qui ne risque rien dans les heures à venir. Sont réunies ici les conditions de la plus parfaite sérénité. Ces toisons soyeuses, ces pelages, ces peluches… n’est-ce pas ce qui depuis toujours rassure l’enfant craintif dans le grand vide noir de la nuit  ?
 
Cette nuit dans la grande galerie, Éric Chevillard la passera plus précisément dans la salle des espèces disparues et menacées. Et si triste est le constat du regroupement de ces deux populations,  le lieu, effrayant, exotique, fantasmagorique est plus que propice à l’écriture.

De déambulations en contemplations, l’auteur en vient à s’imaginer sauveur de ces mondes perdus. S’ensuivent des pages sublimes et virevoltantes dans lesquelles il tente de faire revenir à la vie des animaux disparus, notamment un œuf de  vorompatra,, grand émeu volatilisé depuis trois siècles, uniquement par la force d’invocation d’un poème. Car «  Pour ressusciter les espèces éteintes, mieux que l’incertain clonage cellulaire, ne serait-il pas judicieux de s’en remettre à la poésie  ?  »

Critiques 

Le Monde (calembours inspirés) ;

19 mars 2021

Le démarcheur

L'histoire ne vaut pas grand chose, mais le récit vaut le détour. Entre l'incipit et le mot de la fin, le chemin est semé d'embuches mais venir à bout de chacune est une petite victoire littéraire ; la littérature est d'abord une histoire de mots. L'auteur pratique le dribble et le contre-pied au détour de chaque ligne, le suivre est une gageure. Que voulez-vous dire par là ? Où voulez vous en venir ? Je termine le livre épuisé mais heureux. Sa lecture est une aventure que la quatrième de couverture n'annonce pas.

Quatrième de couverture

Monsieur Bénigne, successeur de son père à la tête d'une importante entreprise de pompes funèbres, ne tarit pas d'éloges sur Monge, leur vieux collaborateur. Grâce à lui, l'affaire est en pleine expansion. Tous les cimetières gagnent du terrain. Démarcheur infatigable, Monge piège le client jusque dans la rue et ne le lâche que lorsqu'il n'y a vraiment plus rien à faire pour lui.

Critiques 

Les critiques sont sans voix ou internet sans mémoire.

2 septembre 2020

Monotobio

C'est une réussite, un livre qui dit tout et ne raconte rien, je l'ai lu jusqu'au bout et au dernier mot je reviens sur le premier. Fugue. L'écriture est poétique, c'est à dire formelle et libre, tenue par une logique que sur laquelle veille les mots, c'est-à-dire les événements que la mémoire détache puis articule avec la liberté du rêve. Ainsi, comme les nuages, la pensée prend forme puis se dissout, s'approfondit puis s'étale. Curieusement, je pourrais prendre des notes, comme cette réflexion page 155 que je pourrais soumettre à Alain Quercia ou tourner cent fois dans ma tête comme un noyau d'olive : nos contemporains sont rares, nous vivons à contretemps. Aller... je relirai à un autre moment que celui de l'endormissement, et je prendrai des notes pour ne pas oublier au risque de recopier le livre.

Quatrième de couverture

Monotobio plutôt que Mon autobio, avec quatre O comme quatre roues bien rondes, car il s’agit de ne pas traîner. Nul temps mort dans nos vies, le train des conséquences ne ralentit jamais, tout s’enchaîne selon la logique impérieuse du destin. Nous rencontrons ici un écrivain éperdu, aux prises avec son autobiographie. Peut-il se permettre de passer sous silence les plus menus incidents de son existence ? Chaque instant compte. La seconde où il a marché sur sa balle de ping-pong, celle où il a caressé un zèbre … S’il tait ces épisodes, la trame de son récit ne risque-t-elle pas de se défaire ? Et si tout était écrit avant d’être vécu, que lui reste-t-il maintenant à inventer ?

Critiques

Libération (la corde sensible) ; Zone critique (autopsie) ;

30 juillet 2020

Mourir m'enrhume

Premier roman, déjà excellent. Tiens, au hasard : "Vieillir ne finit pas"  ou encore "mourir suppose des compétences. Je m'y mets trop tard" (p.37) ; de quoi alimenter des sujets de bac. J'écris ces notes après le 20 juin, jour funeste de la naissance d'un chagrin sans limite, pourtant... pourtant, je n'en veux pas à ce livre lu avec légèreté les jours d'avant.
"Sur le front du mort, une mouche aiguise son couteau et sa fourchette, je ne veux pas voir ça" (p.81)
 Quatrième de couverture
Monsieur Théo était né pour mourir comme d'autres naissent pour danser ou pêcher la baleine. L'heure a sonné, enfin, après quatre-vingts ans, où il va pouvoir donner sa mesure. Chassé de son domicile, il trouve refuge chez Suzie Plock, veuve de son vieil ami Martial Plock, un imbécile. Là, il reçoit parfois la visite de Lise, petite complice délicate de son agonie, qui confond céleri et salsifis comme tout le monde.
Critiques
Le Monde (délire autour d'une agonie)

24 mars 2019

L'explosion de la tortue

Pensée et langage, bien plus qu'une histoire, une écriture. Un truc surréaliste qui laisse baba, la perfection technique, l'intelligence des mots et de leur vie propre qui joue avec le narrateur et l'envoie explorer des chemins improbables, tortueux parfois. Et pourtant ce ne peut être que très travaillé, très construit, c'est donc autre chose. Le texte c'est aussi la mise en page, le co-texte, Chevillard en joue encore.

Quatrième de couverture
Les tortues de Floride élevées en aquarium ne sont pas tout à fait des cailloux. Elles ont donc besoin d’eau et de nourriture pour vivre. C’est ce que découvre le narrateur de cette histoire, de retour chez lui après un mois d’absence. Il croyait la sienne plus endurante, mais la carapace décalcifiée de la petite Phoebe se fend sous son pouce. Par ailleurs, alors qu’il s’employait à réhabiliter en la signant de son nom l’œuvre de Louis-Constantin Novat, écrivain ignoré du XIXe siècle, cette généreuse initiative se trouve soudain menacée. Or la forêt des mystères n’abrite pas que des crimes : les deux mésaventures pourraient bien être liées.
Critiques
Télérama (le narrateur dans son délire) ; Le échos (un modèle de style et d'humour absurde)

6 février 2018

Défense de Prosper Brouillon

Humour caustique et intransigeant, ce bouquin étrille la littérature de la manière la plus redoutable qui soit en recyclant des citations que la sortie de leur contexte ridiculise : "le vestiges de sa queue s'agitaient en tous sens" (quelque part dans le chapitre 7, les pages ne sont pas numérotées), ou encore : "on n'entendait pas siffler le passage du temps" (quelque part dans le chapitre 4). Les critiques en rient encore... La Croix par exemple qui se gausse de la formule : « Un deuil brutal aboie en elle. », on imagine devant telle baliverne ce qu'endure la critique, écrit le critique. En quelques clics on trouve la citation complète :"Petite mort, un deuil brutal aboie en elle à plat ventre sur la paillasse...", et cœtera, ça ne s'arrange pas, bien que ce soit ("le meilleur") de Jean Teulé. Cette recherche m'a égaré du coté de Verlaine : "Alors ce deuil brutal aboie / Et glapit au bord de la mer." (Sagesse 24, L'âme antique était rude et vaine). Verlaine... on pense que Chevillard a voulu se venger de lectures qu'il n'a pas appréciées, ou d'auteurs qu'il n'apprécie pas. Reste un texte roboratif et comique, à la hauteur du grotesque dont l'auteur joue si bien. Dans l'esprit des papiers découpés, ce texte qui ne manque ni d'imagination, ni de poésie, qui tiendrait debout tout seul même si les pièces rapportées n'étaient pas des citations, est plus fort encore que celui de Démolir Nizard où il était déjà question de critique.

En prime un beau livre, bien fabriqué, avec les illustrations pleines pages de Jean-François Martin, en parfait accord avec le récit.

Narquois : je retiens cette citation : "Quand je n'écris pas, c'est que quelque chose en moi ne participe plus à la conversation des étoiles" (deuxième page du chapitre 5 -- citation tirée de "La grande vie" de Christian Bodin).

Quatrième de couverture
« Ce livre s’adresse aux désespérés, aux nostalgiques convaincus que nous nous essoufflons, que les plus belles pages de notre littérature ont été tournées depuis longtemps et jaunissent derrière nous et qu’il ne reste plus rien à écrire. »

Ce livre se présente à première vue comme une exploration de l’œuvre merveilleuse d’un écrivain répondant au nom de Prosper Brouillon, dans le but d’en faire l’éloge. Mais ce n’est qu’un leurre : il s’agit en réalité d’un féroce réquisitoire contre une certaine littérature institutionnalisée, pantouflarde et satisfaite d’elle-même. Qu’en est-il quand on y regarde de plus près ? Voilà à quoi répond Éric Chevillard dans ce livre aussi jouissif et frais que caustique et assassin. Prosper Brouillon est le nom donné à l’ensemble des écrivains chez qui ont été collectées les phrases, exemplaires, à partir desquelles Chevillard s’est amusé à reconstruire un faux roman délirant. Fruit de la collaboration au journal Le Monde entre Éric Chevillard et Jean-François Martin, qui en illustre le Feuilleton tous les quinze jours, ce livre comprend également une vingtaine d’images qui viennent ajouter un supplément de sens et d’humour à l’ensemble, pour un résultat des plus savoureux.
Critiques
Le Monde (c'est bien dit, moi aussi) ; Le temps (bien dit encore) ; La croix (qui se gausse)