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6 août 2022

Une sortie honorable

Les jeux du pouvoir sont comme les jeux vidéos dont chacun peut aujourd'hui faire l'expérience. La distance entre les décideurs et les exécutants est irréductible. Les un paient leurs erreurs d'un amour propre plus ou moins contrit, les autres paient leurs erreurs de leur vie. La vraie vie, pas une vie virtuelle. Mon père a fait la guerre d'Indochine, pas dans l'infanterie. Une chance.

Quatrième de couverture

La guerre d'Indochine est l'une des plus longues guerres modernes. Pourtant, dans nos manuels scolaires, elle existe à peine. Avec un sens redoutable de la narration, "Une sortie honorable" raconte comment, par un prodigieux renversement de l'histoire, deux des premières puissances du monde ont perdu contre un tout petit peuple, les Vietnamiens, et nous plonge au cœur de l'enchevêtrement d'intérêts qui conduira à la débâcle.

Critiques 

Le Monde () ; La croix (farce sinistre)


2 septembre 2020

Monotobio

C'est une réussite, un livre qui dit tout et ne raconte rien, je l'ai lu jusqu'au bout et au dernier mot je reviens sur le premier. Fugue. L'écriture est poétique, c'est à dire formelle et libre, tenue par une logique que sur laquelle veille les mots, c'est-à-dire les événements que la mémoire détache puis articule avec la liberté du rêve. Ainsi, comme les nuages, la pensée prend forme puis se dissout, s'approfondit puis s'étale. Curieusement, je pourrais prendre des notes, comme cette réflexion page 155 que je pourrais soumettre à Alain Quercia ou tourner cent fois dans ma tête comme un noyau d'olive : nos contemporains sont rares, nous vivons à contretemps. Aller... je relirai à un autre moment que celui de l'endormissement, et je prendrai des notes pour ne pas oublier au risque de recopier le livre.

Quatrième de couverture

Monotobio plutôt que Mon autobio, avec quatre O comme quatre roues bien rondes, car il s’agit de ne pas traîner. Nul temps mort dans nos vies, le train des conséquences ne ralentit jamais, tout s’enchaîne selon la logique impérieuse du destin. Nous rencontrons ici un écrivain éperdu, aux prises avec son autobiographie. Peut-il se permettre de passer sous silence les plus menus incidents de son existence ? Chaque instant compte. La seconde où il a marché sur sa balle de ping-pong, celle où il a caressé un zèbre … S’il tait ces épisodes, la trame de son récit ne risque-t-elle pas de se défaire ? Et si tout était écrit avant d’être vécu, que lui reste-t-il maintenant à inventer ?

Critiques

Libération (la corde sensible) ; Zone critique (autopsie) ;

22 septembre 2019

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants

Mathias Enard

Notes à rédiger

Quatrième de couverture
"En débarquant à Constantinople le 13 mai 1506, Michel-Ange sait qu’il brave la puissance et la colère de Jules II, pape guerrier et mauvais payeur, dont il a laissé en chantier l’édification du tombeau, à Rome. Mais comment ne pas répondre à l’invitation du sultan Bajazet qui lui propose – après avoir refusé les plans de Léonard de Vinci – de concevoir un pont sur la Corne d’Or ?
Ainsi commence ce roman, tout en frôlements historiques, qui s’empare d’un fait exact pour déployer les mystères de ce voyage.
Troublant comme la rencontre de l’homme de la Renaissance avec les beautés du monde ottoman, précis et ciselé comme une pièce d’orfèvrerie, ce portrait de l’artiste au travail est aussi une fascinante réflexion sur l’acte de créer et sur le symbole d’un geste inachevé vers l’autre rive de la civilisation.
Car à travers la chronique de ces quelques semaines oubliées de l’Histoire, Mathias Enard esquisse une géographie politique dont les hésitations sont toujours aussi sensibles cinq siècles plus tard."
Critiques

25 mars 2019

La guerre des pauvres

Une retour sur le passé à l'ère des gilets jaunes. Fortuit, probablement pas, le dépôt légal est daté de janvier 2019. L'écriture est au plus près du récit, les phrases portent la révolte ancienne, éternelle et vaine peut-être parce que toujours recommencée. Un texte fort, rapide mais qui ne se lit pas comme une dévoration.
"Thomas Müntzer lisait la bible", alors traduite en allemand. Il y a là une différence essentielle avec les Gilets jaunes, il n'y a plus de texte, il n'y a plus de pensée qui transcende l'action, ou de penseur qui la transcende pour créer l'espoir d'un horizon. La satisfaction des revendications sous-jacentes à  l'action ne suffit pas à épuiser les raisons qui les font s'imposer.

Quatrième de couverture
1524, les pauvres se soulèvent dans le sud de l’Allemagne. L’insurrection s’étend, gagne rapidement la Suisse et l’Alsace. Une silhouette se détache du chaos, celle d’un théologien, un jeune homme, en lutte aux côtés des insurgés. Il s’appelle Thomas Müntzer. Sa vie terrible est romanesque. Cela veut dire qu’elle méritait d’être vécue ; elle mérite donc d’être racontée.
Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs.
Critiques
Télérama (résumé) ; France culture (des mots de Vuillard qui se laisse embarqué) ; Le Figaro (livre pour comprendre les gilets jaunes)

4 novembre 2018

L'affaire Arnolfini

Un passionnant délire, peut-être, une enquête audacieuse, qui sait, la découverte d'un tableau sûrement.

Quatrième de couverture
Le portrait dit des Époux Arnolfini a été peint par Jan Van Eyck en 1434 : énigmatique, étrangement beau, sans précédent ni équivalent dans l’histoire de la peinture... Cet ouvrage offre un voyage au cœur de ce tableau, qui aimante par sa composition souveraine et suscite l’admiration par sa facture. Touche après touche, l’auteur décrypte les leurres et symboles semés par l’artiste sur sa toile, à l’image d’un roman policier à énigmes. Alors le tableau prend corps, son histoire se tisse de manière évidente et les personnages qui nous regardent dans cette scène immuable prennent vie devant nous...
Critiques
Daniel Pennac (préface)
Autant qu’aux regards posés sur les tableaux, je suis sensible aux regards saisis par les peintres dans leurs tableaux. Le plus souvent, quand je me souviens d’une toile, ce sont les regards qui me reviennent d’abord. L’impression d’effroi, par exemple, que m’a laissée Le Jugement de Cambyse  ne tient pas au supplice proprement dit (l’écorchement de Sisamnès n’est après tout qu’une leçon d’anatomie parmi d’autres) mais à l’expression du condamné au moment de son arrestation : il ne regarde plus rien !
Voilà ce dont je ne peux me défaire : le regard vidé du condamné. Et ceux des dix-sept hommes qui, présents autour de lui, ne le regardent pas. Comme s’il n’existait déjà plus. Même le soudard qui le saisit par le bras ne regarde pas ce condamné à mort. C’est cette absence générale de regard, cet unanime abandon de l’accusé à sa sidération, qui m’a rendu inoubliable le diptyque de Gérard David, vu par un matin d’automne dans le musée de Bruges.Et c’est ce qui me frappe aussi, chez les époux Arnolfini : ils ne se regardent pas.
Comme Jean-Philippe Postel, je connais les Arnolfini. Moins intimement que lui, mais tout de même. Je les ai rencontrés un après-midi de juin à la National Gallery. Depuis, ils ne m’ont plus quitté. Quand je pense à eux, c’est cette absence de regard qui s’impose immédiatement. Dans mon souvenir, toute la toile s’organise autour de ces regards qui ne se croisent pas. Dès lors, que voient-elles, ces deux solitudes ? À quoi songent-elles ? Et nous, debout seuls devant les époux Arnolfini, que voyons-nous ? Je ne me serais sans doute pas posé ces questions si je ne m’étais moi-même senti observé pendant que je regardais les Arnolfini. Leur voisin de mur – si je puis dire – est L’Homme au turban rouge, selon toute probabilité Jan Van Eyck en personne. Le visage fermé, la bouche sans lèvres, les yeux sévères et scrutateurs, il pose sur chaque visiteur posté devant les époux Arnolfini un regard qui semble demander : Alors, que voyez-vous ? Visiblement, il ne nourrit aucune illusion quant à la pertinence des réponses. Or, depuis 1434, les réponses sont innombrables. On ne compte plus les conférences, les plaquettes, les monologues, les discours mondains et les chuchotements concernant les époux Arnolfini. Aucun ne semble satisfaire l’homme au turban rouge. Il est le seul à savoir ce qui se joue dans cette chambre, entre cet homme et cette femme. Éternisé par lui-même dans son propre cadre, Van Eyck s’amuse – très intérieurement – des interprétations dont pâtissent ses  deux personnages. Cette femme enceinte, ce mari distant, ces mains qui se touchent à peine, ce miroir (en aura-t-on assez parlé de ce qui se voit dans ce miroir !) il a tout entendu, sauf...Sauf ce qu’on va lire ici. Et que j’ai moi-même lu dans un train à grande vitesse, comme on lit un polar, galvanisé par le suspens, avec la même curiosité haletante, vraiment ! Ces pages, que je tournais à toute allure, me démontraient clairement que je n’avais pas vu ce que j’avais vu, que je n’avais rien vu de ce qu’il y avait à voir ! 
La passion que j’ai prise à la lecture de Jean-Philippe Postel tient moins à la description du tableau de Van Eyck (je croyais le connaître bien) qu’au décorticage implacable de toutes ces illusions d’optique que j’appelais mon “souvenir” de ce tableau. En achevant ma lecture je me suis promis de retourner au plus tôt à la National Gallery, pour y retrouver les époux Arnolfini, certes, mais surtout pour chercher sur le visage de l’homme au turban rouge le signe qu’il a, enfin, entendu ce qu’il voulait entendre sur ce tableau où il avait enclos tant de secrets.

9 avril 2018

14 juillet

Un récit que l'on lit comme on écoute les actualités à la radio. La journée du 14 juillet vécue de l'intérieur, aux cotés des parisiens, de chacun du petit peuple de Paris à la fois effrayé et émerveillé par ce qui advient ; qu'il fait advenir. On devine en amont le travail d'archive, la patience de lire les notes infimes, le petits riens qui, assemblé, feront l'histoire.  "Il faut écrire ce qu'on ignore." (p.83), mais l'écrire juste. Combler les manques et les absences avec rigueur et sincérité, sans élan littéraire ni pathos vendeur. C'est alors faire œuvre et honneur à ceux qui prirent la Bastille et lancèrent la belle et terrible histoire à l'ombre de laquelle nous vivons encore.

Quatrième de couverture 
 La prise de la Bastille est l’un des évènements les plus célèbres de tous les temps. On nous récite son histoire telle qu’elle fut écrite par les notables, depuis l’Hôtel de ville, du point de vue de ceux qui n’y étaient pas. 14 Juillet raconte l’histoire de ceux qui y étaient. Un livre ardent et épiphanique, où notre fête nationale retrouve sa grandeur tumultueuse.


De la Bastille, il ne reste rien. La démolition du bâtiment commença dès la nuit du 14 juillet 1789. De l’événement, nous avons les récits du temps. Les députations de notables qui se rendirent à la citadelle et les délibérations de l’Hôtel de Ville y prennent une importance démesurée. On nous raconte la prise de la Bastille du point de vue de ceux qui n’y étaient pas ; et qui vont devenir nos représentants. Ils n’y étaient pas et ne souhaitaient d’ailleurs pas que la Bastille tombe. Ils firent même tout pour l’empêcher. Mais ils ont laissé des témoignages. Car ces gens-là savaient écrire.
Il fallait donc retrouver les relations des gens ordinaires, s’appuyer sur le récit personnel de leur participation à l’émeute du 14 Juillet. Il fallait éviter tout surplomb, afin de ne pas écrire un 14 Juillet vu du ciel. En m’en tenant aux récits méprisés, écartés, j’ai voulu me fondre dans la foule. Et puisque c’est bien le grand nombre anonyme qui fut victorieux ce jour-là, il fallait également fouiller les archives, celles de la police, où se trouve la mémoire des pauvres gens.
L’Histoire nous a laissé un compte et une liste : le compte est de 98 morts parmi les assaillants ; et la liste officielle des vainqueurs de la Bastille comporte 954 noms. Il m’a semblé que la littérature devait redonner vie à l’action, rendre l’événement à la foule et à ces hommes un visage.
À une époque où un peuple se cherche, où il apparaît sur certaines places de temps à autre, il n’est peut-être pas inutile de raconter comment le peuple a surgi brusquement, et pour la première fois, sur la scène du monde.”
Critiques
Les lettres française (interview)

30 juin 2017

L'ordre du jour

Eric Vuillard

Un récit lisse comme un reportage sou-tendu pas une émotion silencieuse qui lui donne le relief propre à susciter la prise de conscience. La force de ce style est dans son humilité, une force qui n'est pas sans rappeler celle du récit de Primo Levi récemment retraduit [*].

Alors que se prépare le tragique effondrement de l'humanité au XX° siècle, Eric Vuillard amène au premier plan la figure oubliée du peintre Louis Soutter "peut-être en train de dessiner avec les doigts sur une nappe de papier une de ses danses obscures. Des pantins hideux et terribles s’agitent à l'horizon du monde où roule un soleil noir. Ils courent et fuient en tous sens, surgissant de la brume, squelettes fantômes." (p.49) ; c'était vers 1937. "On dirait  que le vieux Soutter, enfermé dans son délire, filme avec ses doigts la lente agonie du monde qui l'entoure." (p.51).

Je viens de terminer la lecture de "Passer, quoi qu'il en coûte" de Georges Did-Huberman [*] : le récit de Vuillard est un récit d'actualité ; révélation renouvelée d'une récurrence au risque de la dignité humaine.

Quatrième de couverture
L’Allemagne nazie a sa légende. On y voit une armée rapide, moderne, dont le triomphe parait inexorable. Mais si au fondement de ses premiers exploits se découvraient plutôt des marchandages, de vulgaires combinaisons d’intérêts ? Et si les glorieuses images de la Wehrmacht entrant triomphalement en Autriche dissimulaient un immense embouteillage de panzers ? Une simple panne ! Une démonstration magistrale et grinçante des coulisses de l’Anschluss par l’auteur de Tristesse de la terre et de 14 juillet.

Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants.
Rencontre à la Librairie du Square


 Lecture : (1) réunion secrète ; (2) les entreprises
Rappel de la naissance de la littérature au XIX° siècle, lorsque l'écrivain est libéré de l'emprise du souverain. Il peut alors se tourner vers la réalité, rompre avec l'enfumage auquel il était de fait contraint. Les entreprises deviennent un sujet de la littérature, par ce qu'elles sont et ce qu'elles font. Le vrai est dans la littérature. La seconde guerre mondiale oblige à une réorganisation, une réinvention, des savoirs et de l'éthique.
Lecture : veille de l’Anschluss,  le JulienasLa question des archives, voir les archives de l'INA la componction d'Albert Lebrun à la télévision française. C'est en écrivant que le ton vient, se déplacer du coté du sujet, une tonalité affective.
Intérêt de l'histoire, droit de l'homme qui apparaît à un instant et dans des circonstances que l'histoire permet de saisir, mais qui d'emblée est universel et oblige à une relecture de l'Histoire.
La domination de l'hypothèse libérale, en fait son caractère aujourd'hui unique, sans alternative depuis la chute de l'hypothèse communiste. Il n'y aurait plus qu'un monde.
Lecture : magasin des accessoires, les photos
Réunion secrète et théorie du complot. L'histoire permet de s'introduire dans le présent. Écrire, c'est-à-dire tenter un rapport au monde qui permet de défaire un peu la fable et pencher vers la réalité. Les images produites par le Reich dominent l'histoire.
Sartre : je ne peux pas dire que je ne suis pas raciste parce qu'il ne regarde pas, quoi qu'il en pense ou soit, un homme noir comme un blanc, la déférence qu'il lui marquerait serait en elle-même signifier une différence [à vérifier]
Lecture : le dernier paragraphe 
A propos du suicide des juifs de Vienne, vision obscène de l'humanité : on ignore le mobile de leur acte. Digression, le suicide est un phénomène social bien qu'il soit la décision la plus intime d'une personne.

La fin d'un récit doit signifier qu'elle est arbitraire, comme l'est l’entame -- effet d'écho. La chute, tenir, saisir la vérité qui échappera.

Voir l'interview de La femelle du requin


14 mai 2014

Le septième jour

Une histoire attachante, étrange et sensible. Je l'ai lue au première degré, fiction poétique, fantastique. Une lecture que j'ai aimée sans me douter à aucun instant de son sens voulu, celui d'une évocation de la vie du peuple chinois dans la Chine contemporaine.

Quatrième de couverture
Inspiré du mythe biblique de la création du monde, ce roman se déploie sur sept jours pendant lesquels dérive la mémoire du narrateur avant de lui offrir le repos des réponses espérées.
Yang Fei vient de mourir dans une explosion. Seul, extrêmement pauvre du temps de son vivant, il arrive sur l’autre rive sans pouvoir prétendre à la moindre sépulture.
Ainsi est-il condamné à errer là où certains semblent attendre, quand d’autres savent depuis toujours que misère et solitude les consignent à jamais dans ce paisible entre-deux. Déambulant en toute quiétude, Yang Fei croise des êtres depuis longtemps perdus, parvient à donner un sens aux incomplétudes de son existence sans jamais renoncer à l’idée de retrouver son père, ce cher vieillard qui une nuit s’échappa de leur logis en espérant ainsi adoucir leur si triste avenir.

Un roman d’une beauté prégnante où les êtres cheminent vers la douceur en convoquant pour mieux s’en déprendre leur vie de souffrances et d’offenses, dans une Chine d’aujourd’hui au pouvoir arrogant et brutal.
Critiques
La cause littéraire (exactement cela) ; Libération (interview, où l'on apprend le sens du roman)