«La grâce, c'est la force surhumaine d'affronter le monde seul, sans
effort, de le défier en duel tout entier sans même se décoiffer. C'est
un talent de prophète. C'est un don et toi tu l'as reçu. Tu es pleine de
grâce.»
Erri De Luca s'empare de l'histoire la plus connue de
l'humanité, et l'articule autour de la figure de Marie. Ou plutôt de
Miriàm, une simple jeune femme juive, fiancée à Iosef quand elle tombe
enceinte, et qui sait ce que cette grossesse avant le mariage signifie
aux yeux de la Loi. Sous la plume du romancier italien, l'histoire de la
Nativité trouve un ancrage nouveau dans le contexte hébraïque, et se
fait éloge d'un corps et d'une âme, ceux d'une mère...
Un livre rapide que j'aborde en pensant à un autre, à La parole contraire, mais il ne s'agit pas de cela. Ce livre est tout autre, il faut du temps pour le comprendre, c'est-à-dire se détacher de l'idée d'une autobiographie. Alors on touche peut-être à l'essentiel : l'intelligence, celle du juge et celle de l'accusé. Une joute, la question de la vérité est seconde lorsque chacun se prend au duel. Si on sait que le juge avance masqué, il nous le dit, on ne saura jamais ce qu'il en est de l'accusé. Il y a un plan de symétrie, mais de multiples singularité qui forge le portrait de l'accusé. Un portrait paradoxalement aristocratique, celui d'Erri de Luca finalement. Portrait en contre-plongé ou en trompe l’œil, mais on ne peut s'y tromper. C'est lui, c'est tout lui;
Quatrième de couverture
On part en montagne pour éprouver la solitude, pour se sentir minuscule
face à l’immensité de la nature. Nombreux sont les imprévus qui peuvent
se présenter, d’une rencontre avec un cerf au franchissement d’une forêt
déracinée par le vent. Sur un sentier escarpé des Dolomites, un
homme chute dans le vide. Derrière lui, un autre homme donne l’alerte.
Or, ce ne sont pas des inconnus. Compagnons du même groupe
révolutionnaire quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second
et tous ses anciens camarades à la police. Rencontre improbable,
impossible coïncidence surtout, pour le magistrat chargé de l’affaire,
qui tente de faire avouer au suspect un meurtre prémédité. Dans un
roman d’une grande tension, Erri De Luca reconstitue l’échange entre un
jeune juge et un accusé, vieil homme «de la génération la plus
poursuivie en justice de l’histoire d’Italie». Mais l’interrogatoire se
mue lentement en un dialogue et se dessine alors une riche réflexion sur
l’engagement, la justice, l’amitié et la trahison.
Une autobiographie qui n'a rien de l’hagiographie ni de procès, pas de complaisance ni d'autoflagellation. Le fils est là pour y veiller. Fils de fiction, réalité virtuelle mais pas tant que cela par ce que « Les mots, mon fils, n’inventent pas la réalité, qui existe de toute
façon. Ils donnent à la réalité la lucidité soudaine qui lui retire son
opacité naturelle et ainsi la révèle. Les mots sont les instruments des révélations. » À ne pas vouloir donner de leçons, Erri de Luca en donne une magistrale à tout parent, et au fond à chaque lecteur en l'autorisant à penser sans modèle parce que la vie c'est difficile, qu'il n'y a pas de bonne vie, qu'il ne faut pas s'expliquer mais ce prendre pour ce que l'on est et offrir cette réalité comme preuve d'utilité et de fécondité de la sincérité. Ceux ou celles qui ont un enfant seront émus par les derniers mots, et trouveront le moyen de les reformuler pour dire comment se passe le relai lorsque l'enfant n'est pas une fiction, lorsqu'on le quitte mais que l'on veut rester sans s'imposer c'est à dire accepter ce qu'il sera alors que sa vie nous échappe, alors que la vie s'échappe.
« Que se passe-t-il, mon fils ? Tu sors ? Je t’accompagne à la porte et où vas-tu cette nuit ?
Je ne sors pas, je rentre. Je retourne dans ton espace, dont je suis sorti parce que tu m’as fait de la place.
Je rentre dans ton corps.
Regarde ma main, elle s’approche de la tienne. Je te touche et, tu vois ? Ma main disparaît dans la tienne.
Voilà mon bras et le reste de moi-même qui se résorbe en toi. J’y suis presque, il n’y a plus que les yeux.
Ferme les yeux, s’il te plaît. »
Quatrième de couverture
« Une fois interrompue la série des naissances, j’étais un rameau sans bourgeon ou, comme dit un de mes amis pêcheurs : un rocher qui ne fait pas de patelles.
Je te parle à toi ce soir qui n’est même pas celui-ci. C’est un soir.
Toi, tu es là, plus vrai, plus proche et consistant que le plafond. Je te parle à toi et non à moi-même.
Je le sais parce qu’avec moi je parle napolitain. »
Un soir d’orage, un homme – qui ressemble beaucoup à l’auteur – est assis à une table, chez lui. Éclairé par le feu de la cheminée, il est en train de lire un livre pour enfants, Pinocchio. Dans la pénombre, une présence évanescente apparaît à ses côtés, qui évoque le profil du fils qu’il n’a jamais eu. L’homme imagine lui raconter sa vie : Naples, la nostalgie de la famille, la nécessité de partir, l’engagement politique. À travers cette voix paternelle, ce fils spectral assume progressivement une consistance corporelle. La confession devient confrontation, la curiosité se transforme en introspection, le monologue évolue en dialogue, au cours duquel un père et un fils se livrent sans merci.
p.49 - Le récit de quelqu'un (extrait) L'ancien a gaspillé sa dernière salive pour dire : maintenant c'est à lui de se souvenir qu'il existe.
p.63 - Chœur
De toute distance nous arriverons, à millions de pas ceux qui vont à pied ne peuvent être arrêtés.
De nos flancs naît votre nouveau monde, elle est nôtre la rupture des eaux, la montée du lait.
Vous êtes le cou de la planète, la tête coiffée, le nez délicat, sommet de sable de l’humanité.
Nous sommes les pieds en marche pour vous rejoindre, nous soutiendrons votre corps, tout frais de nos forces.
Nous déblaierons la neige, nous lisserons les prés, nous battrons les tapis nous sommes les pieds et nous connaissons le sol pas à pas.
L’un de nous a dit au nom de tous : « D’accord, je meurs, mais dans trois jours je ressuscite et je reviens »
Toujours de Luca est un homme de (bonne) foi. Situation étrange, je ne connais pas l'italien, mais j'ai envie de corriger la traduction. Il suffit pour le comprendre de se souvenir que la poésie se lit à voix haute. La traduction ne parait pas avoir le souci de cette vocalité, il semble que cela serait possible sans trahir le sens du texte.
Quatrième de couverture
Aller simple débute sous le soleil africain où prend forme, poème
après poème, l’épopée tragique d’émigrés tentant de rejoindre le sol
italien. Du sable brûlant à la mer impitoyable, nous suivons ces figures
qui affrontent la faim, la violence de la nature, et celle des
passeurs. Cette succession de vers fait échos aux nombreuses histoires
tristement familières, au destin des désespérés qui affrontent la
Méditerranée jusqu’à nos côtes européennes. Mais ici encore, la dignité
n’a pas sa place et le retour forcé ne mènera nulle part : «Le départ
n’est que cendre dispersée, nous sommes des aller simple.»
À la
suite de ce voyage à sens unique, quatre quartiers imaginaires – celui
des pas reclus ou encore celui de l’amour sidéré – composent cette ville
qu’est le livre de poèmes selon l’auteur. L’espace y est tiraillé, Erri
De Luca évoque l’enfermement, l’incarcération d’anciens compagnons des
années de plomb, il parcourt la nature et les éléments, la passion et la
sensualité qui se déclinent sans cesse. Quelques textes enfin concluent
avec grâce ce magnifique recueil en visitant les différentes faces de
son œuvre : le langage, la guerre, l’Italie, l’amour, et le rire.
La discussion entre le biologiste et l'écrivain-poète, est celle du déterminisme induit par la science. L'ADN d'abord qui serait un programme de l'individu, la science en général dont les modèles prétendent à des valeurs prédictives. Nous ne devons pas laisser croire que tout progrès scientifique se réduit à des machines et des engrenages.
Quatrième de couverture
Le cas du Hasard est né de l’envie des deux auteurs de prolonger
un échange débuté lors d’un dîner amical, avec vue sur l'océan
Pacifique. Leur volonté d’approfondir la discussion animée d’un soir a
donc donné lieu à une correspondance des plus singulières. Si l’ouvrage
s’ouvre sur une tentative de définir l’ADN – que le biologiste compare à
une partition de musique tandis que l’écrivain y voit plutôt une
prophétie –, les sujets abordés sont innombrables. Ce qui frappe,
au-delà de l’étendue des connaissances scientifiques de l’un et de la
pertinence du regard de l’autre, est la poésie de l’ensemble, car Erri
De Luca et Paolo Sassone-Corsi évoquent tour à tour Brodsky, la baie de
Naples, Beethoven ou le couple Curie pour nous faire partager leur
vision de l’univers. Leur enthousiasme à réinventer ainsi le monde se
reflète dans l’écriture, allègre et joyeuse, pour le plus grand bonheur
du lecteur.
Un fil m'échappe : la femme (organisatrice de voyages - p.57) -- le retour au village pour un dernier passage qu'elle trahirait (?). La mort du jumeau, effacé par une vague m'échappe aussi. Le roman tient sans l'un ni l'autre, alors à quoi bon ? Ajouter le l'intime ? Ou existe-t-il une clé ? "Je me retrouve dans le gouffre des significations" (p.157 -- lire Mathieu).
Le roman à première lecture assez simple : un passeur, une embrouille avec les compères boulanger et forgeron (p.15). Il prend l'argent du passage, parce que "se faire accompagner a un tarif, chez nous..." (p.13), Redonner cet argent ne change rien à l'affaire, simplement "de l'autre coté de la frontière, je me suis allégé d'un poids". La trahison du principe, l'exil à Naples après la montagne, l’œuvre à restaurer (la nature exposée), initiation de la circoncision ("identification physique entre sujet et auteur" p.75). La sculpture est à échelle humaine (1m80 en allongement forcé - p.81). Le créateur de l’œuvre qui doit être restaurée est mort peu après sa réalisation, en montagne ; en écho peut-être de la mort du jumeau du narrateur. Le narrateur fera se verra confié ce travail pour sa sincérité plus que la compétence avérée (elle serait supposée) : "Mes paumes sont sèches et rêches, c'est un signe suffisant." La sculpture fait advenir l'artiste, le sculpteur d'abord technicien, humilité et ambition : le sculpteur cherche le vrai dans son propre corps (p.75). Fin du travail dans un élan mystique (évocation d'une histoire hébraïque, le roi et le tailleur - "Tu exécutais ce travail avec orgueil et tu as été repoussé - p.165).
Adam / Aleph Dalet Mem
voir le psaume 44
Lecture assez simple, mais je me perds, je perçois une profondeur mais elle m'échappe. Il faut revenir aux sculptures de Lois Anvidalfarei et peut être aux poèmes de Roberta Dagant.
“Ils les appellent des réfugiés. Pour moi, ce sont des voyageurs d’infortune qui en ont eu trop à la fois” (interview dans Les Inrock).
"Pour ma part, j'exclus l'intervention divine de mon expérience, pas celle des autres. Avec le tutoiement des prières, des colères, des compassions, je ne peux m'adresser qu'à l'espèce humaine." (p.9)
"L'avantage ne de pas être père, c'est de ne pas avoir un fils qui veuille m'enfermer là-dedans." (p.19)
"Après le parole du crucifié, la poutre devient une rampe de lancement." (p.41)
La miséricorde face à cette figure [...] une impulsion qui fait franchir la distance de spectateur (pp.42-43) En revanche pas de miséricorde pour les passages, "eux demandaient, moi je répondais", une fraternité a suffi (p.43) [...] c'est l'effet que doit produire l'art." (p.44)
" 'Plus qu'un artiste, tu es un créateur'. Quelqu'un qui force les limites en s'écorchant les mains pour ouvrir un nouveau passage. Je comprends que tu dois être humble, mais sans dépasser l’humilité. En fait, tu démissionnes, tu renonces, tu te dérobes au devoir de te faire connaître." (p.47)
"Ils sont effrayés et courageux, insistants et impossibles à arrêter" (p.58).
"Je suis vieux, un compromis entre le corps et son ombre." (p.65)
"L'ébauche d'érection est le détail le plus émouvant de toutes images chrétiennes, le jaillissement de la vie qui s’oppose." (p.70)
"Le crucifix ne doit pas être admiré de loin, il faut le toucher; Il s'agit d'une œuvre qui se révèle seulement sous la caresse." (p.82)
Vertige depuis les balcons des religions, la divinité est en bas (au fond de l'être) pas dans le ciel (p.112)
"Tout en frappant, j'ai l'impression d'enlever de la matière d'une enveloppe en pierre au tour de ma chair. Je sculpte pour retirer un emballage. Sous la croûte de marbre, il y a ma forme. Ces pensées m'aident à ne pas rater mon coup." (p.123)
Quatrième de couverture
«"Comme tu peux le voir, il s’agit d’une œuvre digne d’un maître de la
Renaissance. Aujourd’hui, l’Église veut récupérer l’original. Il s’agit
de retirer le drapé."
J’examine la couverture en pierre différente,
elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis
qu’en la retirant on abîmera forcément la nature.
"Quelle nature?"
La nature, le sexe, c’est ainsi qu’on nomme la nudité des hommes et des femmes chez moi.»
Dans
un petit village au pied de la montagne, un homme, grand connaisseur
des routes qui permettent de franchir la frontière, ajoute une activité
de passeur pour les clandestins à son métier de sculpteur. C’est ainsi
qu’il attire l'attention des médias. Il décide alors de quitter le
village. Désormais installé au bord de la mer, il se voit proposer une
tâche bien particulière : restaurer une croix de marbre, un Christ vêtu
d’un pagne.
Réflexion sur le sacré et le profane, sur la place de la religion dans nos sociétés, La nature exposée
est un roman dense et puissant, dans lequel Erri De Luca souligne plus
que jamais le besoin universel de solidarité et de compassion.
Reprendre les notes (pp. 20, 31, 41,61). Je n'ai rien oublié du gout de cette lecture, une légèreté amère, une lourde revendication matinée d'aristocratie poétique.
Quatrième de couverture
Quelque part dans les Alpes italiennes, un chamois domine sa harde
depuis des années. D’une taille et d’une puissance exceptionnelles,
l’animal pressent pourtant que sa dernière saison en tant que roi est
arrivée, sa suprématie est désormais menacée par les plus jeunes. En
face de lui, un braconnier revenu vivre en haute montagne, ses espoirs
en la Révolution déçus, sait lui aussi que le temps joue contre lui. À
soixante ans passés, sa dernière ambition de chasseur sera d’abattre le
seul animal qui lui ait toujours échappé malgré son extrême agilité
d’alpiniste, ce chamois à l’allure majestueuse. Et puis, face à ces deux
forces, il y a la délicatesse tragique d’une paire d’ailes, cette
«plume ajoutée au poids des ans».
Le poids du papillon, récit
insolite d’un duel entre l’homme et l’animal, nous offre une épure
poétique d’une très grande beauté. Erri De Luca condense ici sa vision
de l’homme et de la nature, nous parle de la montagne, de la solitude et
du désir pour affirmer plus que jamais son talent de conteur, hors du
temps et indifférent à toutes les modes littéraires.
Critiques
L'express (un petit conte, est-ce vraiment tout ?) ; Mediapart (Souvent un papillon blanc...)