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10 mai 2020

Le siècle du populisme

Le populisme, j'aurais ainsi limité le titre, cet essai paraissant proposer une caractérisation du populisme en soit -- le populisme comme concept -- le siècle ne servirait que de révélateur de ces caractéristiques : sacraliser le référendum, rejet des corps intermédiaires, nationalisme et protectionnisme. Je termine cette lecture avec le sentiment de comprendre le populisme autrement que comme un injure ou une caricature. Ce que propose Rosanvallon me permet de comprendre le concept, son danger mais aussi, parce qu'il le propose, les voies d'une solution qui consiste moins à faire face à chercher le changement de ce qui en est la source : l'opposition entre une oligarchie ou une élite, un tout petit nombre, et ceux qui subissent, le plus grand nombre. Les mécanismes qui amènent chacun à se mesurer au pouvoir, en tant qu'individu, soit pour le dénoncer soit pour sortir d'une frustration (manque de reconnaissance, aliénation, ou le pouvoir a glisser vers un ordinaire (le président normal ou people) doivent être compris et désamorcé par la modification de la relation entre gouvernant et gouvernés. Rosanvallon propose un portrait d'un gouvernant qui changerait cette relation : lisibilité, responsabilité, réactivité (à l'écoute, n'est-ce pas ?) La question de la lisibilité est la plus difficile, je pense parce qu'elle est dialectique elle signifie un coévolution de la compréhension mutuelle, et ça c'est une autre histoire et pour Rosanvallon d'autres livres probablement.

A retenir, ces clés : opposition corrompu/vertueux, affirmation de la singularité de l'individu et individualisme,  la sacralisation du référendum, le rejet des corps intermédiaires, la défense de la souveraineté nationale et le protectionisme.
"Le troisième indicateur de mondialisation, outre le développement du commerce international et le flux de capitaux, et celui des migrations." (p.121)

"C’est le partage d’une même indignation qui devait ainsi constituer pour [Jorge Eliécer Gaitán] le peuple, ce qui permettrait d’en donner une définition extensible est floue à la fois." (p.138)

"Leur virulente dénonciation de l’oligarchie ne se liait par ailleurs aucunement à la critique d’un mode de production. D’où la tentation de ne voir dans les régimes populistes que des réformismes équivoques, in fine contre-révolutionnaires, alliés de fait du grand capital. Ou de ne les comprendre que comme un phénomène de transition, lié à l’archaïsme pré-industrielle de l’Amérique latine de ces années." (p.143)

"C’est différents types de démocraties limites permettent ainsi de distinguer trois figures du retournement des démocratie : l’oligarchie élective, le totalitarisme et la démocratures." (p.165)

"Les conflits d’intérêts sont ainsi encastrés pour ce qui est décrit comme le combat véritablement décisif, celui de la vérité et du mensonge, qui établit une ligne de partage de l’opinion. Les faits et les arguments tendent de la sorte a s'effacer derrière ce qui est de l’ordre d’une croyance organisatrice des jugements, rendant difficile tout échange rationnel. C’est sur ce mode que s'opère progressivement une radicalisation de la polarisation des affrontements à l’âge des populismes." (p.239)
"Ils donnent aussi pleinement sens au fait que le pouvoir n’est pas une chose mais une relation, et que ce sont donc les caractéristiques de cette relation qui définissent la différence entre une situation de domination et une simple distinction fonctionnel, au sein de laquelle peut se développer une forme d’appropriation citoyenne du pouvoir." (p.251)
Quatrième de couverture
Le phénomène du populisme n’a pas encore été véritablement pensé. C’est en effet surtout à caractériser sociologiquement les électeurs populistes que se sont attachés la plupart des livres sur le sujet ; ou à discuter ce dont il est le symptôme (le désenchantement démocratique, les inégalités galopantes, la constitution d’un monde des invisibles, etc.) ; ou encore à sonner le tocsin sur la menace qu’il représenterait.
Cet ouvrage propose de le comprendre en lui-même, comme une idéologie cohérente qui offre une vision puissante et attractive de la démocratie, de la société et de l’économie. S’il exprime une colère et un ressentiment, sa force tient au fait qu’il se présente comme la solution aux désordres du présent. Il est pour cela l’idéologie ascendante du xxie siècle, à l’heure où les mots hérités de la gauche semblent dorénavant résonner dans le vide.
L’auteur en présente une théorie documentée, en retrace l’histoire dans celle de la modernité démocratique et en développe une critique approfondie et argumentée. Il permet ainsi d’en finir avec les stigmatisations impuissantes et dessine les grandes lignes de ce que pourrait être une alternative mobilisatrice à ce populisme.
Critiques
Le Monde (les lignes de force) ; Philomag (résume) ; Futuribles (structuré)


9 mai 2018

Notre histoire intellectuelle et politique 1968-2018

J'ai pensé, magie du "nous", que je retrouverai dans ce livre un peu de ce que j'ai traversé au cours de ces mêmes années (Rosanvallon est né en janvier 1948). C'est le cas, mais de très loin. Ce qui, dans ce livre, est dédié à la mémoire partagée m'a plongé dans une sorte de mélancolie. Je serai donc passé à coté de mon temps, un peu comme les droites de l'enveloppe qui effleure ce qu'elle engendrent parce qu'après tout j'ai participé, mais sans comprendre ni savoir. J'ai rêvé au fil de la lecture, admirateur du fantôme d'un possible, de ce qu'aurait pu être une éducation intellectuelle. Pour le reste, j'ai retrouvé le Rosanvallon qui offre l'espérance d'une autre gauche (libéralisme contre autogestion), d'une autre démocratie (comme problème à résoudre).
Quelques citations :
"Cette approche radicale des tâches de la poésie suggère bien qu'elle est le laboratoire de la langue et des émotions et que sa lecture est une des modalités les plus fortes de l’expérience humaine, en augmentant la présence au monde et en offrant simultanément aux femmes et aux hommes une capacité accrue de résistance à l’œuvre des ténèbres." (p.10)

"L’universitaire est le spécialiste d’un domaine spécifique et d’une discipline particulière. L’idéologue, quant à lui, est un rédacteur de catéchismes, un fabricant de mots d’ordre, un fournisseur d’arguments chocs pour la polémique. Cette idéologue a, dans tous les cas, un rapport élastique à la notion de vérité. L’intellectuel, lui, doit se distinguer de ces deux figures. On peut le définir comme celui qui cherche à donner un langage à ce que vivent et ressentent les gens et qui, en même temps, essaie de rendre intelligible le monde pour donner à ceux-ci la capacité de le décrypter et d'y agir de façon autonome." (p.52)

"C’est en effet presque fonctionnellement que l’on demande à un « bon universitaire » de se spécialiser, c’est-à-dire en fait de progresser dans une seule direction, en ne se renouvelant que sous la forme d’une répétition améliorée, selon des séquences et des rythmes plus ou moins marqués–certaines existences se résumant même à une seule séquence. C’est sur ce mode insidieux que le système universitaire peut insensiblement contribuer à un affadissement de la vie intellectuelle. Car le travail n’est plus alors guidé par des questions ; il se réduit à la gestion d’un domaine." (p.148)

"C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à me persuader que les idées ne peuvent être fortes, c’est-à-dire productrices d'effets, que si elles existent de façon autonome, valant pour elles-mêmes, avec leur puissance intrinsèque ; si elles deviennent des forces matérielles qui s’imposent dans les têtes, en un mot." (p.177)

"Le néolibéralisme est simultanément déploré en général et intériorisé dans nombre de ses rouages effectifs. C’est dans le silence des arbitrages et des consentements quotidiens que se dit ainsi la vérité d’une société. Un projet d’émancipation doit donc pour cela aller de pair avec un exercice de lucidité et de cohérence." (p.380)
Quatrième de couverture
Comment les enthousiasmes de Mai 68 ont-ils cédé le pas au désarroi des années 1980 et 1990 puis au fatalisme qui, depuis les années 2000, barre notre horizon politique et intellectuel ? Pourquoi la gauche s’est-elle enlisée dans un réalisme d’impuissance ou dans des radicalités de posture, au point de laisser le souverainisme républicain et le national-populisme conquérir les esprits ?
Pierre Rosanvallon se confronte ici à ces questions d’une double manière. En tant qu’historien des idées et philosophe politique, il s’attache à réinscrire les cinquante dernières années dans l’histoire longue du projet moderne d’émancipation, avec ses réalisations, ses promesses non tenues et ses régressions. Mais c’est également en tant qu’acteur et témoin qu’il aborde la lecture rétrospective de la séquence dont Mai 68 a symbolisé l’amorce. Son itinéraire personnel, les entreprises intellectuelles et politiques qui l’ont jalonné et les personnalités qui l’ont accompagné renvoient plus largement à l’histoire de la deuxième gauche, avec laquelle sa trajectoire s’est pratiquement confondue, et, au-delà, à celle de la gauche en général, dont l’agonie actuelle vient de loin.
À travers le retour sincère et lucide sur son cheminement, avec ses idées forces et ses doutes, ses perplexités et ses aveuglements, c’est une histoire politique et intellectuelle du présent que Pierre Rosanvallon retrace, dans des termes qui conduisent à esquisser de nouvelles perspectives à l’idéal d’émancipation.
Critiques
Le Monde (l'interview) ; L'Obs (critique, vraiment)


8 mai 2015

Le bon gouvernement

Un livre dense et léger pour un sujet complexe et fondamental puisqu'il s'agit de rien moins que d'interroger ce que nous désignons sans vraiment y penser par démocratie ; le mot valise du café de la gare. Je n'ai rien noté au fil de la lecture, il faut étudier l'ouvrage. Mais j'ai retenu l'essentiel, je crois : la démocratie réduite à un clergé, des rites et une arithmétique est un mot vide de sens, ou plutôt une éponge qui peut prendre des sens différents et incomparables en allant jusqu'à l'oxymore de la démocratie autoritaire. Que faire : équilibrer le pouvoir non par des contre-pouvoir mais par des entités indépendantes, par nature apolitiques, qui contrôlent et évaluent. Nous avons déjà la cour des comptes, la CNIL ou le conseil constitutionnel. Mais il faut aller plus loin et que les comptes rendus de ces évaluations obligent non directement mais par la reprise par les entités représentatives (je ne sais plus si Rosanvallon a énoncé ce dernier principe, mais il vient naturellement de l'idée de ne pas créer de contre-pouvoir au sens ou il impliquerait une guerre). Il faudrait par ailleurs que le peuple, les citoyens électeurs, puisse avoir accès à une information sincère et véritable, et agir sur les choix et décisions par une voie délibérative ou consultative complémentaire des formes figées par les votes récurrents ; une majorité ce n'est que la moitié au moins des citoyens, et de fait beaucoup moins avec les abstentions. Les procédures démocratiques actuelles installent des souverains, la suite dépend de leur personnalité plus ou moins démocratique, ou plus ou moins autoritaire.

Quatrième de couverture
Nos régimes sont dits démocratiques parce qu’ils sont consacrés par les urnes. Mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement, car l’action des gouvernements n’obéit pas à des règles de transparence, d’exercice de la responsabilité, de réactivité ou d’écoute des citoyens clairement établies. D’où la spécificité du désarroi et de la colère de nos contemporains.
À l’âge d’une présidentialisation caractérisée par la concentration des pouvoirs entre les mains de l’exécutif, Pierre Rosanvallon montre que le problème n’est plus seulement celui de la « crise de la représentation ». Il est devenu celui du mal-gouvernement. Or la théorie de la démocratie a jusqu’à présent fait l’impasse sur cette question des rapports entre gouvernés et gouvernants en se limitant à penser la représentation et l’élection. Il est donc urgent d’aller aujourd’hui plus loin pour comprendre les mécanismes de ce mal-gouvernement et déterminer les conditions d’une nouvelle révolution démocratique à accomplir.
Ce livre propose d’ordonner les aspirations et les réflexions qui s’expriment aujourd’hui dans de nombreux secteurs de la société civile et dans le monde militant autour de ces questions en distinguant les qualités requises des gouvernants et les règles organisatrices de la relation entre gouvernés et gouvernants. Réunies, celles-ci forment les principes d’une démocratie d’exercice comme bon gouvernement.
Critiques
Le Monde (le désenchantement démocratique)

https://www.lairedu.fr/media/video/conference/le-bon-gouvernement/