Jean Clair, vindicatif et acediaque -- je lui emprunte ce mot -- trie parmi les œuvres, celles qu'il voue aux gémonies sans relâche et sans merci puisque nous ne pouvons le nier : "L'art moderne s'est souvent voué à la laideur." Le "souvent" laisse un peu de place à l'espoir. Le réquisitoire est précisément documenté, on y apprend beaucoup de chose surtout si l'on ne sait pas grand chose.
"Et elle rappelle ce que le mot français regarder je veux dire, une réitération, un retour en arrière, une rétrospection vers un état antérieur." (p.24)Quatrième de couverture
« Mais n’y a-t-il rien de nouveau sous le soleil ? Il faudrait voir. Quoi ! On a radiographié ma tête. J’ai vu, moi vivant, mon crâne, et cela ne serait en rien de la nouveauté ? À d’autres ! » s’exclame Guillaume Apollinaire, en 1917, après avoir été trépané. [...] Déjà la langue scientifique est en désaccord profond avec celle des poètes. C’est un état des choses insupportable. » (p.28 -- cf. L'esprit nouveau et les poètes)
"Et si l’on accepte l’hypothèse d’une œuvre cryptée, l'agneau pourrait être le rappel d’un événement étonnant qui survient en ce lieu même, en cet endroit même, et qui fut la première expérimentation de la guillotine, dans le passage du Commerce, le 15 avril 1792. L’expérience fut faite sur un agneau, in corpore vili, avant d’être répétée un peu plus tard, à Bicêtre, sur trois cadavres, en présence des docteur Pinel, Cabanis, Louis, Cullerier et Guillotin…" (p.115 - commentaire sur l’œuvre de Balthus)
L'art moderne s'est souvent voué à la laideur. Anatomies difformes, palettes outrées, compositions incongrues, volonté de surprendre et de heurter : qui oserait encore parler de beauté?Critiques
Faute de pouvoir en appeler à la raison historique et à la désuétude des canons anciens – des proportions de Vitruve à la perspective d'Alberti –, ne convient-il pas de rechercher ce qui a provoqué ce changement radical dans l'élaboration des formes qu'on appelle «art»?
S'appuyant sur les matériaux patiemment rassemblés depuis trente ans à travers de mémorables expositions, de «L'Âme au corps» à «Crime et châtiment» en passant par «Mélancolie : Génie et folie en Occident» et «Les années 1930 : La fabrique de "l'Homme nouveau"», Jean Clair propose une lecture anthropologique de l'esthétique moderne qui croise l'histoire de l'art, l'histoire des sciences et l'histoire des idées.
Ainsi la seule année 1895 a-t-elle vu, simultanément, la naissance du cinéma, la découverte des rayons X, les applications de la radiotéléphonie (mais aussi la croyance en des rayonnements invisibles chez les tenants de l'occultisme), les premiers pas de la psychanalyse, l'essor de la neurologie : la sensibilité en est bouleversée, mais d'abord la façon qu'a l'artiste de se représenter le monde visible et singulièrement le corps humain.
Paradigmes et paramètres, les modèles ont changé. L'art devient l'expérimentation du monstrueux et crée de nouvelles entités parmi lesquelles Jean Clair distingue trois figures directrices : le mannequin des neurologues, descendant des alchimistes et de Goethe, le Géant des dictatures, «l'Ogre philanthropique» dont Le Colosse de Goya est le prototype, l'Acéphale enfin, le nouveau dieu des avant-gardes célébré par Georges Bataille.
Le Point (pas de doute - interview) ; L'express (érudit, ce qui ne change rien)