21 février 2021

Abîmes

2005

Trop de textes dans le texte, Trop de trous dans la mémoire, alors des jalons.

"Les égophores dans leurs dialogues sont à la limite du face-à-face prédateur qu'ils imitent. Ils se situent à la frontière de l’opposition envieuse et de l’hostilité meurtrière qu’ils inventent en parlant, en écoutant, en obéissant. Leur monde est au bord d’une ligne d’abîme." (p. 26)

"Par exemple en URSS, au cœur du siècle dernier, le passé était complètement imprévisible. Durant cinquante ans ce qui avait eu lieu autre fois changeait du jour au lendemain." (p. 28)

"Le langage transforma les différences en les opposants terme à terme selon sa folie systématique, agressive, duelle, binaire." (p. 146)

"La méthode est le chemin après qu’on l'a parcouru." (p. 161)

"Le rire fait sortir de la caverne du corps une espèce de soleil ou de force qui éclate." (p. 164)

"La mort chez les hommes consiste à transformer les défunts en ancêtres. À modifier les cadavres en habitants d’un autre monde. À immobiliser ce qui peuvent revenir dans les rêves dans un endroit dont il ne puissent ressortir aisément ou qu’il n’aient ni besoin ni envie de quitter. À transformer le Perdu en Origine." (p. 168)

"En ce qui concerne la peinture de chevalet on date de 1449 la plus ancienne vanité. Un crâne posé près d’une brique ébréchée. La lumière est intense, presque lunaire, et semble magique. Le fond est noir. Nuit impénétrable à l’arrière du crâne. La tête de mort et bien ce que les anciens Romains appelaient image. Cette peinture est due à Rogier Van der Weyden. Le noir dit la nuit / Le crâne dit la mort / La brique ébréchée dit le temps" (p. 202)

"Pourquoi le passé sera-t-il toujours plus grand que l’avenir ? La symétrie de l’autre monde s’ajoute à la chaîne dynamique des actes et y joint encore les anneaux mythiques mais spontané du préoriginaire. Le monde (qui n’a que l’enfant pourra venir) installe l’autre monde (le généalogique, le social, le naturel, l’animal, l’originaire, le stellaire, le mythique) en amont de la naissance.
La naissance est la seule dimension archaïque du temps. La seule date par laquelle l’après coup déchirant du temps surgit, opposant au sein du langage le passé invisible (le mort) et l’avenir sans langage (l’enfant). Il n’est d’avenir que retirer naissance." (p. 234)

239
Il n’y a pas que le savoir qui se soit accru : l’ignoré à proportion.
Toute lumière entoure l’espace qu’elle éclaire de l’ombre qu'elle produit." (p. 239)

Quatrième de couverture

« Il y a vingt ans j'ai composé les huit tomes des Petits Traités. Ils sont parus aux éditions Maeght. Dernier royaume est un ensemble de volumes beaucoup plus étendu et étrange. Ni argumentation philosophique, ni petits essais érudits et épars, ni narration romanesque, en moi, peu à peu, tous les genres sont tombés. Enfant, durant toute mon enfance, chaque nuit, je tournais la tête du crépuscule jusqu'à l'aube. Cela me paraissait beaucoup plus intéressant que dormir. C'était peut-être un signe de carence mais cela m'excitait. C'est vraiment une tête qui tourne à toute allure que ces volumes. Un éclair de tête. Ce n'est pas un jugement sur le temps ou le monde ou la société ou l'évolution humaine : c'est le petit effort d'une pensée de tout. Une petite vision toute moderne du monde. Une vision toute laïque du monde. Une vision toute anormale du monde. » 

Critiques

Le temps (citation fulgurantes, citations troublantes) ;

31 janvier 2021

L'anomalie

Exercice de style, polyphonie littéraire, science fiction, des vies minuscules lacées en bouquet par le fil d'une improbable singularité temporelle, bug du créateur, bégaiement du temps et de l'espace. Schrödinger aurait aimé. Danger : le texte se termine par la décision de détruire ce qui serait la répétition du même et donc d'un second volume superposable à celui que l'on termine -- il ne suffirait pas de reprendre celui-ci à la première page. Roborative construction oulipienne sous couvert d'une littérature ordinaire, celle de la collection blanche. Bien joué. 

C'est l'exercice obligé des textes d'aujourd'hui : imposer au lecteur la description d'une œuvre ou un commentaire, alors qu'aucune image n'est reproduite. Cette fois, c'est un autoportrait de Pamigianino :

" Un jour, le peintre – il est tout jeune, il a vingt-et-un ans – se voit dans un de ces miroirs de coiffeur convexes, et il veut faire son autoportrait. Il fait fabriquer au tour une coupe de sphères de bois, de la taille du miroir, afin de le reproduire exactement dans sa forme. En bas, au premier plan, il peut sa main, très grande, si belle qu’elle paraît vrai, est au centre, à peine déformée, cette figure d’ange, gracieux, c’est presque un enfant. Le monde tournoie autour de ce visage, tous s'y déforme, plafond, lumière, perspective : c’est un chaos de courbes. " (p. 309)

Quatrième de couverture

«Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension.»
En juin 2021, un événement insensé bouleverse les vies de centaines d’hommes et de femmes, tous passagers d’un vol Paris-New York. Parmi eux : Blake, père de famille respectable et néanmoins tueur à gages ; Slimboy, pop star nigériane, las de vivre dans le mensonge ; Joanna, redoutable avocate rattrapée par ses failles ; ou encore Victor Miesel, écrivain confidentiel soudain devenu culte.
Tous croyaient avoir une vie secrète. Nul n’imaginait à quel point c’était vrai.
Roman virtuose où la logique rencontre le magique, L’anomalie explore cette part de nous-mêmes qui nous échappe.  

Critiques

Prix Goncourt (France 24) ; Le Monde (l'auteur)



13 janvier 2021

Le tiers temps

 Samuel Beckett, au plus près, l'écriture se moule, se fond, épouse la personnalité que j'imagine. Ce livre nous offre une rencontre. Certes pathétique mais si empathique, si proche. Autant de talent, le vieux style c'est à dure l'élégance, l'auteur s'efface pour nous laisser seuls avec son sujet. L'évocation de l'amitié de Beckett avec Joyce me fait regretter de n'avoir pas eu la patience de terminer la lecture d'Ulysse, même dans sa nouvelle traduction. Beckett me parait plus abordable, enfin, peut-être, pour ce que j'en comprends. Un mot sur la forme du livre, hors l'écriture, qui alterne des comptes rendus froidement administratifs avec les vies intérieures qui balbutient avec lucidité ou bougonnent. Le contraste contribue à sentiment d'intimité avec le grand homme qui s'en va.

Deux passages du livre décrivent des œuvres, les voici :

The Death of Diarmuid, the Last Handful of Water
Jack Butler - 1945 (Tate Galery)

 "Il était en train de peindre. Une large toile verte et bleue électrique. Une légende celtique. Sur la toile, Jack a peint Diarmaid, souverain des Enfers, souverain électrique. Diarmaid enfui avec Gráinne, fiancée de Finn. Sur la toile, Finn retrouve Diarmaid et Gráinne. Diarmaid va mourir. Juste avant, étendu au sol, il attend la dernière poignée d’eau que lui accorde Finn. Celle que Jack a voulu peindre. Espoir suspendu. Soif. Fin. Le Diarmaid de Jack a le visage bleue. Il regarde l’eau et son espoir s'écouler des mains de Finn. La fin est en vue. Elle est bleue." (p. 88)

 

Le bistrot d'Ussy-sur-Marne
Henri Hayden - 1954
"Je campais au café de la Marne, rue de Changis, en face de l'église, dans une petite niche. Hayden a peint le café. Intérieur sombre. Murs vert pistache. Comptoir de bois garni d’un tapis bleu ciel. Sur le tapis, un plateau en feutre gris et trois dés. Des dés pour les parties de 421. Je n’y ai jamais joué – je ne jouais aux échecs, avec Hayden – mais je me souviens. [...]  Ça plaisait à Hayden, le tapis de feutres, les dés. Ça lui plaisait, il les a peints. Il a aussi peint le cendrier jaune en triangle (jaune anis, si ma mémoire est bonne), des verres lourds bleus et les bouteilles sur le comptoir. Il les a peints et  y a ajouté sa pipe en bois clair – celle qui touchait son nez, quand il l'avait à la bouche et que ses yeux brillaient comme la lave au milieu d’un volcan enfumé. La lumière de Hayden, clarté éblouissante, soleil écru naissant sur la symphonie de vert des monts moyens de la Marne. Hayden était le jour, moi la nuit." (pp. 96-97)

Quatrième de couverture

Rue Rémy-Dumoncel, dans le quatorzième arrondissement de Paris, se trouve un immeuble blanc – une maison de retraite baptisée Le Tiers-Temps. Au milieu de la cour, un arbre solitaire. Parmi les résidents, un grand échalas, au visage sombre mais aux yeux encore perçants, joue avec ses souvenirs où se mêlent deux langues, l’anglais de son Irlande natale et le français de son exil littéraire. Ce vieux monsieur s’appelle Samuel Beckett.
Ce premier roman dévoile un Beckett surprenant, attendant la fin (un comble), devenu pour ainsi dire l’un de ses propres personnages. On voit défiler les épisodes qui ont marqué son existence, mais aussi la vie quotidienne au Tiers-Temps, où Beckett a réellement résidé. On est saisi par une émotion grandissante à mesure que le roman accompagne le grand Irlandais vers son dernier silence.

Critiques

La Croix (très juste) ; L'Obs (si proche)

29 décembre 2020

Au nom de la mère

 Je vous salue Myriam

Quatrième de couverture

«La grâce, c'est la force surhumaine d'affronter le monde seul, sans effort, de le défier en duel tout entier sans même se décoiffer. C'est un talent de prophète. C'est un don et toi tu l'as reçu. Tu es pleine de grâce.»

Erri De Luca s'empare de l'histoire la plus connue de l'humanité, et l'articule autour de la figure de Marie. Ou plutôt de Miriàm, une simple jeune femme juive, fiancée à Iosef quand elle tombe enceinte, et qui sait ce que cette grossesse avant le mariage signifie aux yeux de la Loi. Sous la plume du romancier italien, l'histoire de la Nativité trouve un ancrage nouveau dans le contexte hébraïque, et se fait éloge d'un corps et d'une âme, ceux d'une mère... 

Critiques

Sans voix


26 décembre 2020

Histoires de la nuit


La lenteur du roman -- sa longueur (640 pages) -- donne le temps de faire connaissance ces personnages, de les jauger, de les juger puis de réviser le jugement parfois plusieurs fois. Le lenteur n'a pas partout la même allure, elle s'accélère en miroir de l'accélération du pouls et de l'anxiété du lecteur sans changer de vitesse, l'action plus dense mais le temps ne change pas. Au début Patrice, Marion et Ida, et Christine, puis  Christophe, Bègue et Denis. Tout se met en place par étapes imprévisibles exactement comme la réalité qui n'est jamais ce qu'on imaginait qu'elle serait. J'ai lu régulièrement, comme d'habitude, puis une centaine de pages avant la fin je n'ai plus voulu interrompre la lecture. Je n'ai plus sauté un mot. Je n'ai pas voulu aller plus vite pour savoir, comme on retient son souffle ou détourne le regard sachant qu'il faudra bien... retenu jusqu'à la dernière ligne qui ne laisse aucune chance sans pour autant ne rien dire. La fin reste ouverte, elle est tragique. J'ai de la peine pour Ida, pas des larmes mais pourquoi pas... il faut un temps pour revenir dans le réel de la vie, la notre. Et si c'était vrai ?

Quatrième de couverture

Il ne reste presque plus rien à La Bassée : un bourg et quelques hameaux, dont celui qu’occupent Bergogne, sa femme Marion et leur fille Ida, ainsi qu’une voisine, Christine, une artiste installée ici depuis des années.
On s’active, on se prépare pour l’anniversaire de Marion, dont on va fêter les quarante ans. Mais alors que la fête se profile, des inconnus rôdent autour du hameau.

Critiques

 Le Monde (un roman magistral, et exactement ce que j'en dirais) ; France Inter (tous n'ont pas aimé) ; France Culture (l'interview)

12 novembre 2020

Impossible

Un livre rapide que j'aborde en pensant à un autre, à La parole contraire, mais il ne s'agit pas de cela. Ce livre est tout autre, il faut du temps pour le comprendre, c'est-à-dire se détacher de l'idée d'une autobiographie. Alors on touche peut-être à l'essentiel : l'intelligence, celle du juge et celle de l'accusé. Une joute, la question de la vérité est seconde lorsque chacun se prend au duel. Si on sait que le juge avance masqué, il nous le dit, on ne saura jamais ce qu'il en est de l'accusé. Il y a un plan de symétrie, mais de multiples singularité qui forge le portrait de l'accusé. Un portrait paradoxalement aristocratique, celui d'Erri de Luca finalement. Portrait en contre-plongé ou en trompe l’œil, mais on ne peut s'y tromper. C'est lui, c'est tout lui;

Quatrième de couverture

On part en montagne pour éprouver la solitude, pour se sentir minuscule face à l’immensité de la nature. Nombreux sont les imprévus qui peuvent se présenter, d’une rencontre avec un cerf au franchissement d’une forêt déracinée par le vent.
Sur un sentier escarpé des Dolomites, un homme chute dans le vide. Derrière lui, un autre homme donne l’alerte. Or, ce ne sont pas des inconnus. Compagnons du même groupe révolutionnaire quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et tous ses anciens camarades à la police. Rencontre improbable, impossible coïncidence surtout, pour le magistrat chargé de l’affaire, qui tente de faire avouer au suspect un meurtre prémédité.
Dans un roman d’une grande tension, Erri De Luca reconstitue l’échange entre un jeune juge et un accusé, vieil homme «de la génération la plus poursuivie en justice de l’histoire d’Italie». Mais l’interrogatoire se mue lentement en un dialogue et se dessine alors une riche réflexion sur l’engagement, la justice, l’amitié et la trahison. 

Critiques 

Le Monde (exactement) ; Les échos (portrait, le livre importe peu)

3 novembre 2020

Le palais des orties

Une lecture à laquelle je me suis attaché sans y prendre garde. L'histoire avance sans intensité mais avec sensibilité, le souffle -- l'écriture -- est retenu et tenu à niveau constant pendant toute la traversée, même celle des turbulences du désir. Ostinato du désir. Fred est belle  et douce comme un fantasme. Un livre serein sur une passion dévastatrice. Sans intensité, mais pas sans force. La force tranquille d'une auteure qui fait son travail avec détermination, comme Fred. Une écriture efficace qui a un effet analgésique sur le lecteur que je suis. 

« - Mais Noé, on n'écrit pas avec des choses à raconter…
- Avec quoi alors ?
Anaïs marque une pause.
Avec la langue, répond-elle enfin. »
(p. 157)

Quatrième de couverture

 Quelque part en France, une campagne modeste, un peu défigurée. Au fond d’une vallée, à quelques kilomètres d’un village, des hangars recouverts de tôles mangées par la rouille, une ferme où tout serait à reconstruire. Autour, des champs d’orties.
Nora et Simon vivent là avec leurs deux enfants. Ce n’est au départ ni un choix ni un rêve. Ils gagnent leur vie avec une plante que tout le monde arrache. L’ambiance est gaie, plutôt. On se serre les coudes. On est loin du bon vieux temps, loin des exploitations à grande échelle, loin de l’agriculture bio et raisonnée. C’est la débrouille.
Et puis, un jour, arrive une jeune fille avec son sac à dos. Frederica. Fred fait du woofing. Contre le gîte et le couvert, elle offre ses bras.
Le Palais des Orties est un roman d’amour et de métamorphoses, le récit d’une passion brûlante.

Critiques 

Peu de critiques de la Presse en libre accès, Bibliobs (service minimum)