Samuel Beckett, au plus près, l'écriture se moule, se fond, épouse la personnalité que j'imagine. Ce livre nous offre une rencontre. Certes pathétique mais si empathique, si proche. Autant de talent, le vieux style c'est à dure l'élégance, l'auteur s'efface pour nous laisser seuls avec son sujet. L'évocation de l'amitié de Beckett avec Joyce me fait regretter de n'avoir pas eu la patience de terminer la lecture d'Ulysse, même dans sa nouvelle traduction. Beckett me parait plus abordable, enfin, peut-être, pour ce que j'en comprends. Un mot sur la forme du livre, hors l'écriture, qui alterne des comptes rendus froidement administratifs avec les vies intérieures qui balbutient avec lucidité ou bougonnent. Le contraste contribue à sentiment d'intimité avec le grand homme qui s'en va.
Deux passages du livre décrivent des œuvres, les voici :
"Il était en train de peindre. Une large toile verte et bleue électrique.
Une légende celtique. Sur la toile, Jack a peint Diarmaid, souverain
des Enfers, souverain électrique. Diarmaid enfui avec Gráinne, fiancée de Finn. Sur la toile, Finn retrouve Diarmaid et Gráinne. Diarmaid va
mourir. Juste avant, étendu au sol, il attend la dernière poignée d’eau
que lui accorde Finn. Celle que Jack a voulu peindre. Espoir suspendu.
Soif. Fin. Le Diarmaid de Jack a le visage bleue. Il regarde l’eau et
son espoir s'écouler des mains de Finn. La fin est en vue. Elle est
bleue." (p. 88)
"Je campais au café de la Marne, rue de Changis, en face de l'église, dans une petite niche. Hayden a peint le café. Intérieur sombre. Murs vert pistache.
Comptoir de bois garni d’un tapis bleu ciel. Sur le tapis, un plateau en
feutre gris et trois dés. Des dés pour les parties de 421. Je n’y ai
jamais joué – je ne jouais aux échecs, avec Hayden – mais je me souviens. [...] Ça plaisait à Hayden, le tapis de feutres, les dés. Ça lui plaisait, il
les a peints. Il a aussi peint le cendrier jaune en triangle (jaune anis, si ma mémoire est bonne), des verres lourds bleus et
les bouteilles sur le comptoir. Il les a peints et y a ajouté sa pipe
en bois clair – celle qui touchait son nez, quand il l'avait à la bouche et
que ses yeux brillaient comme la lave au milieu d’un volcan enfumé. La
lumière de Hayden, clarté éblouissante, soleil écru naissant sur la
symphonie de vert des monts moyens de la Marne. Hayden était le jour,
moi la nuit." (pp. 96-97)
Quatrième de couverture
Rue Rémy-Dumoncel, dans le quatorzième arrondissement de Paris, se
trouve un immeuble blanc – une maison de retraite baptisée Le
Tiers-Temps. Au milieu de la cour, un arbre solitaire. Parmi les
résidents, un grand échalas, au visage sombre mais aux yeux encore
perçants, joue avec ses souvenirs où se mêlent deux langues, l’anglais
de son Irlande natale et le français de son exil littéraire. Ce vieux
monsieur s’appelle Samuel Beckett.
Ce premier roman dévoile un
Beckett surprenant, attendant la fin (un comble), devenu pour ainsi dire
l’un de ses propres personnages. On voit défiler les épisodes qui ont
marqué son existence, mais aussi la vie quotidienne au Tiers-Temps, où
Beckett a réellement résidé. On est saisi par une émotion grandissante à
mesure que le roman accompagne le grand Irlandais vers son dernier
silence.
Critiques
La Croix (très juste) ; L'Obs (si proche)