19 mars 2021

Le démarcheur

L'histoire ne vaut pas grand chose, mais le récit vaut le détour. Entre l'incipit et le mot de la fin, le chemin est semé d'embuches mais venir à bout de chacune est une petite victoire littéraire ; la littérature est d'abord une histoire de mots. L'auteur pratique le dribble et le contre-pied au détour de chaque ligne, le suivre est une gageure. Que voulez-vous dire par là ? Où voulez vous en venir ? Je termine le livre épuisé mais heureux. Sa lecture est une aventure que la quatrième de couverture n'annonce pas.

Quatrième de couverture

Monsieur Bénigne, successeur de son père à la tête d'une importante entreprise de pompes funèbres, ne tarit pas d'éloges sur Monge, leur vieux collaborateur. Grâce à lui, l'affaire est en pleine expansion. Tous les cimetières gagnent du terrain. Démarcheur infatigable, Monge piège le client jusque dans la rue et ne le lâche que lorsqu'il n'y a vraiment plus rien à faire pour lui.

Critiques 

Les critiques sont sans voix ou internet sans mémoire.

12 mars 2021

La Disparition du paysage

Un texte court d'une insondable épaisseur. Le texte absorbe le lecteur, comme un brouillard épais le ferai. La plainte, un vague horizon, le mur monte, la nuit. La nuit sur une vie abîmée. Autre chose est-il possible ? Ce texte me chagrine, la tristesse comme seule issue. A moins, comme la quatrième de couverture, de s'en tenir aux faits.

Quatrième de couverture

Je passe ma convalescence à Ostende, immobilisé dans un fauteuil roulant, après avoir été victime d’un attentat. Les travaux qui ont commencé sur le toit du casino bouchent progressivement la vue de ma fenêtre. Le jour n’entre quasiment plus dans l’appartement, mon horizon se scelle, le paysage disparaît irrémédiablement.

 Critiques

 Hors de portée, seule reste l'image dérobée par le brouillard. La tentative d'en donner une s'échouera sur le rivage de la covid.


Le goût du vrai

Tout est dit très clairement, une mise au point plus qu'une dénonciation de la folie mortifère qui a saisi la foule et les médias au cours des derniers moi. Parfait. Klein, qui est aussi dandy, accroche des mots à sa boutonnière : ipsédixitisme (ipse dixit -- le maître l'a dit) et crépidarianisme (sutor ne supra crepidam -- le cordonnier doit s’arrêter bord de sa chaussure). Il faut absolument que je les places, la saison est favorable, gageons que j'y parviendrai.

Quatrième de couverture

La philosophie des Lumières défendait l’idée que la souveraineté d’un peuple libre se heurte à une limite, celle de la vérité, sur laquelle elle ne saurait avoir de prise : les « vérités scientifiques », en particulier, ne relèvent pas d’un vote. La crise sanitaire a toutefois montré avec éclat que nous n’avons guère retenu la leçon, révélant l'ambivalence de notre rapport à la science et le peu de crédit que nous accordons à la rationalité qu’il lui revient d’établir. Lorsque, d'un côté, l’inculture prend le pouvoir, que, de l'autre, l’argument d’autorité écrase tout sur son passage, lorsque la crédibilité de la recherche ploie sous la force de l’événement et de l’opinion, comment garder le goût du vrai - celui de découvrir, d’apprendre, de comprendre ? Quand prendrons-nous enfin sereinement acte de nos connaissances, ne serait-ce que pour mieux vivre dans cette nature dont rien d'absolu ne nous sépare ?

Critiques 

Le Devoir (la science n'est pas démocratique, elle est républicaine)

27 février 2021

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon

 Un cadeau, le Goncourt 2019 ça s'imposait. J'ai lu avec un peu de retard. Déçu, je n'ai pas compris la raison qui justifie cette distinction parmi les romans de la rentrée. L'histoire manque singulièrement de finesse, non son thème qui a du potentiel mais son récit. Une langue peu travaillée, des enchainements poussifs. Je garde quand même une sympathie pour Horton, un peu Quasimodo. La fin introduit une tension qui peut captiver le lecteur, mais c'est quand même un peu juste et, d'une certaine façon, assez facile. La scène du meurtre, un règlement de compte, dans la piscine est ratée. Et en plus... en plus le livre comme objet est bâclé, l'encrage mal calibré, trop souvent les contrepoinçons comblés.

Quatrième de couverture

Cela fait deux ans que Paul Hansen purge sa peine dans la prison provinciale de Montréal. Il y partage une cellule avec Horton, un Hells Angel incarcéré pour meurtre.

Retour en arrière: Hansen est superintendant a L’Excelsior, une résidence où il déploie ses talents de concierge, de gardien, de factotum, et – plus encore – de réparateur des âmes et consolateur des affligés. Lorsqu’il n’est pas occupé à venir en aide aux habitants de L’Excelsior ou à entretenir les bâtiments, il rejoint Winona, sa compagne. Aux commandes de son aéroplane, elle l’emmène en plein ciel, au-dessus des nuages. Mais bientôt tout change. Un nouveau gérant arrive à L’Excelsior, des conflits éclatent. Et l’inévitable se produit.

Une église ensablée dans les dunes d’une plage, une mine d’amiante à ciel ouvert, les méandres d’un fleuve couleur argent, les ondes sonores d’un orgue composent les paysages variés où se déroule ce roman.

Histoire d’une vie, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est l’un des plus beaux livres de Jean-Paul Dubois. On y découvre un écrivain qu’animent le sens aigu de la fraternité et un sentiment de révolte à l’égard de toutes les formes d’injustice.

Critiques 

Le Figaro (ils ont aimé) ; Le Monde (eux aussi) ; Le Devoir (et eux beaucoup moins)

21 février 2021

Abîmes

2005

Trop de textes dans le texte, Trop de trous dans la mémoire, alors des jalons.

"Les égophores dans leurs dialogues sont à la limite du face-à-face prédateur qu'ils imitent. Ils se situent à la frontière de l’opposition envieuse et de l’hostilité meurtrière qu’ils inventent en parlant, en écoutant, en obéissant. Leur monde est au bord d’une ligne d’abîme." (p. 26)

"Par exemple en URSS, au cœur du siècle dernier, le passé était complètement imprévisible. Durant cinquante ans ce qui avait eu lieu autre fois changeait du jour au lendemain." (p. 28)

"Le langage transforma les différences en les opposants terme à terme selon sa folie systématique, agressive, duelle, binaire." (p. 146)

"La méthode est le chemin après qu’on l'a parcouru." (p. 161)

"Le rire fait sortir de la caverne du corps une espèce de soleil ou de force qui éclate." (p. 164)

"La mort chez les hommes consiste à transformer les défunts en ancêtres. À modifier les cadavres en habitants d’un autre monde. À immobiliser ce qui peuvent revenir dans les rêves dans un endroit dont il ne puissent ressortir aisément ou qu’il n’aient ni besoin ni envie de quitter. À transformer le Perdu en Origine." (p. 168)

"En ce qui concerne la peinture de chevalet on date de 1449 la plus ancienne vanité. Un crâne posé près d’une brique ébréchée. La lumière est intense, presque lunaire, et semble magique. Le fond est noir. Nuit impénétrable à l’arrière du crâne. La tête de mort et bien ce que les anciens Romains appelaient image. Cette peinture est due à Rogier Van der Weyden. Le noir dit la nuit / Le crâne dit la mort / La brique ébréchée dit le temps" (p. 202)

"Pourquoi le passé sera-t-il toujours plus grand que l’avenir ? La symétrie de l’autre monde s’ajoute à la chaîne dynamique des actes et y joint encore les anneaux mythiques mais spontané du préoriginaire. Le monde (qui n’a que l’enfant pourra venir) installe l’autre monde (le généalogique, le social, le naturel, l’animal, l’originaire, le stellaire, le mythique) en amont de la naissance.
La naissance est la seule dimension archaïque du temps. La seule date par laquelle l’après coup déchirant du temps surgit, opposant au sein du langage le passé invisible (le mort) et l’avenir sans langage (l’enfant). Il n’est d’avenir que retirer naissance." (p. 234)

239
Il n’y a pas que le savoir qui se soit accru : l’ignoré à proportion.
Toute lumière entoure l’espace qu’elle éclaire de l’ombre qu'elle produit." (p. 239)

Quatrième de couverture

« Il y a vingt ans j'ai composé les huit tomes des Petits Traités. Ils sont parus aux éditions Maeght. Dernier royaume est un ensemble de volumes beaucoup plus étendu et étrange. Ni argumentation philosophique, ni petits essais érudits et épars, ni narration romanesque, en moi, peu à peu, tous les genres sont tombés. Enfant, durant toute mon enfance, chaque nuit, je tournais la tête du crépuscule jusqu'à l'aube. Cela me paraissait beaucoup plus intéressant que dormir. C'était peut-être un signe de carence mais cela m'excitait. C'est vraiment une tête qui tourne à toute allure que ces volumes. Un éclair de tête. Ce n'est pas un jugement sur le temps ou le monde ou la société ou l'évolution humaine : c'est le petit effort d'une pensée de tout. Une petite vision toute moderne du monde. Une vision toute laïque du monde. Une vision toute anormale du monde. » 

Critiques

Le temps (citation fulgurantes, citations troublantes) ;

31 janvier 2021

L'anomalie

Exercice de style, polyphonie littéraire, science fiction, des vies minuscules lacées en bouquet par le fil d'une improbable singularité temporelle, bug du créateur, bégaiement du temps et de l'espace. Schrödinger aurait aimé. Danger : le texte se termine par la décision de détruire ce qui serait la répétition du même et donc d'un second volume superposable à celui que l'on termine -- il ne suffirait pas de reprendre celui-ci à la première page. Roborative construction oulipienne sous couvert d'une littérature ordinaire, celle de la collection blanche. Bien joué. 

C'est l'exercice obligé des textes d'aujourd'hui : imposer au lecteur la description d'une œuvre ou un commentaire, alors qu'aucune image n'est reproduite. Cette fois, c'est un autoportrait de Pamigianino :

" Un jour, le peintre – il est tout jeune, il a vingt-et-un ans – se voit dans un de ces miroirs de coiffeur convexes, et il veut faire son autoportrait. Il fait fabriquer au tour une coupe de sphères de bois, de la taille du miroir, afin de le reproduire exactement dans sa forme. En bas, au premier plan, il peut sa main, très grande, si belle qu’elle paraît vrai, est au centre, à peine déformée, cette figure d’ange, gracieux, c’est presque un enfant. Le monde tournoie autour de ce visage, tous s'y déforme, plafond, lumière, perspective : c’est un chaos de courbes. " (p. 309)

Quatrième de couverture

«Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension.»
En juin 2021, un événement insensé bouleverse les vies de centaines d’hommes et de femmes, tous passagers d’un vol Paris-New York. Parmi eux : Blake, père de famille respectable et néanmoins tueur à gages ; Slimboy, pop star nigériane, las de vivre dans le mensonge ; Joanna, redoutable avocate rattrapée par ses failles ; ou encore Victor Miesel, écrivain confidentiel soudain devenu culte.
Tous croyaient avoir une vie secrète. Nul n’imaginait à quel point c’était vrai.
Roman virtuose où la logique rencontre le magique, L’anomalie explore cette part de nous-mêmes qui nous échappe.  

Critiques

Prix Goncourt (France 24) ; Le Monde (l'auteur)



13 janvier 2021

Le tiers temps

 Samuel Beckett, au plus près, l'écriture se moule, se fond, épouse la personnalité que j'imagine. Ce livre nous offre une rencontre. Certes pathétique mais si empathique, si proche. Autant de talent, le vieux style c'est à dure l'élégance, l'auteur s'efface pour nous laisser seuls avec son sujet. L'évocation de l'amitié de Beckett avec Joyce me fait regretter de n'avoir pas eu la patience de terminer la lecture d'Ulysse, même dans sa nouvelle traduction. Beckett me parait plus abordable, enfin, peut-être, pour ce que j'en comprends. Un mot sur la forme du livre, hors l'écriture, qui alterne des comptes rendus froidement administratifs avec les vies intérieures qui balbutient avec lucidité ou bougonnent. Le contraste contribue à sentiment d'intimité avec le grand homme qui s'en va.

Deux passages du livre décrivent des œuvres, les voici :

The Death of Diarmuid, the Last Handful of Water
Jack Butler - 1945 (Tate Galery)

 "Il était en train de peindre. Une large toile verte et bleue électrique. Une légende celtique. Sur la toile, Jack a peint Diarmaid, souverain des Enfers, souverain électrique. Diarmaid enfui avec Gráinne, fiancée de Finn. Sur la toile, Finn retrouve Diarmaid et Gráinne. Diarmaid va mourir. Juste avant, étendu au sol, il attend la dernière poignée d’eau que lui accorde Finn. Celle que Jack a voulu peindre. Espoir suspendu. Soif. Fin. Le Diarmaid de Jack a le visage bleue. Il regarde l’eau et son espoir s'écouler des mains de Finn. La fin est en vue. Elle est bleue." (p. 88)

 

Le bistrot d'Ussy-sur-Marne
Henri Hayden - 1954
"Je campais au café de la Marne, rue de Changis, en face de l'église, dans une petite niche. Hayden a peint le café. Intérieur sombre. Murs vert pistache. Comptoir de bois garni d’un tapis bleu ciel. Sur le tapis, un plateau en feutre gris et trois dés. Des dés pour les parties de 421. Je n’y ai jamais joué – je ne jouais aux échecs, avec Hayden – mais je me souviens. [...]  Ça plaisait à Hayden, le tapis de feutres, les dés. Ça lui plaisait, il les a peints. Il a aussi peint le cendrier jaune en triangle (jaune anis, si ma mémoire est bonne), des verres lourds bleus et les bouteilles sur le comptoir. Il les a peints et  y a ajouté sa pipe en bois clair – celle qui touchait son nez, quand il l'avait à la bouche et que ses yeux brillaient comme la lave au milieu d’un volcan enfumé. La lumière de Hayden, clarté éblouissante, soleil écru naissant sur la symphonie de vert des monts moyens de la Marne. Hayden était le jour, moi la nuit." (pp. 96-97)

Quatrième de couverture

Rue Rémy-Dumoncel, dans le quatorzième arrondissement de Paris, se trouve un immeuble blanc – une maison de retraite baptisée Le Tiers-Temps. Au milieu de la cour, un arbre solitaire. Parmi les résidents, un grand échalas, au visage sombre mais aux yeux encore perçants, joue avec ses souvenirs où se mêlent deux langues, l’anglais de son Irlande natale et le français de son exil littéraire. Ce vieux monsieur s’appelle Samuel Beckett.
Ce premier roman dévoile un Beckett surprenant, attendant la fin (un comble), devenu pour ainsi dire l’un de ses propres personnages. On voit défiler les épisodes qui ont marqué son existence, mais aussi la vie quotidienne au Tiers-Temps, où Beckett a réellement résidé. On est saisi par une émotion grandissante à mesure que le roman accompagne le grand Irlandais vers son dernier silence.

Critiques

La Croix (très juste) ; L'Obs (si proche)