Lu en 2018 --
Surprise de découvrir un journal, pas tout à fait, plutôt une sorte de blog de papier, suite de réflexion sur le regard, l'art, les autres et l'artiste, l'écriture, l'écriture sur l'art. Un livre "dans" lequel je reviendrai. De cette première lecture je retiens des citations, matière à penser.
A relire sans tarder : « au point de vue de la servante » (p.113 sqq) et « où passe les frontières » (p.128 sqq). Repenser cette réflexion que je ne comprends plus mais a dû me paraitre évidente à l'époque : l’objectivité ne pas besoin de penser
le sujet, l'art ne le peut sauf à plaire, il va au cœur d’un singulier
universel être l’autre (peut être en relation avec la page 264). Et deux néologismes qui me sont venus à l'esprit : regardoir, regardement, ce dernier existe en fait (relire p.75 sqq)
"Sans doute Merleau-Ponty réduit-il encore les choses en faisant de
toute peinture, comme par définition, ce qu’on pourrait nommer
phénoménographe. Mais l’ultime verbe qu’il emploie me reste
infiniment précieux : il y a bien une relation d’appel entre le
style – poétique, ou pictural, ou même musicale – et les formes d’être
singulières qui traversent nos vies. L'appel ne fait pas les
signes. Il se contente de faire signe. La relation survient, ne
s’établit pas. La distance, elle, est toujours là pour nous inciter à la
modestie devant l’apparaître des phénomènes." (p.34)
"Il faudrait que la pensée du philosophe sache répondre aux œuvres de
l'art, comme un geste répond à l’autre, comme un regard répond à
l’autre, comme une caresse répond à l’autre, et par cette réponse se
modifie, se déconstruit, s’ouvre tout à coup : s'élève avec la pensée-pas du danseur, s'envole avec la pensée-souffle du chanteur, s'involue avec la pensée-geste du dessinateur – pensées qui, bien sûr, ne
s’arrêteront jamais à un seul organe puisqu’elles s'incarne et se
formule esthétiquement à travers le rythme de notre chair entière,
vivante et pensante." (p.56)
"L’image appelle le sensible, mais le sensible implique le corps, le
corps s’agite de gestes, les gestes véhiculent des émotions, les
émotions ne vont pas sans inconscient, et l’inconscient lui-même
suppose un nœud de temps psychique, de sorte que c’est toute la
modélisation du temps et de l’histoire elle-même, y compris politique,
qu’une seule image peut remettre en jeu ou en question." (p.66)
"Il s’agit d’une parenthèse : l’émotion « est impliquée dans » l’image,
les deux étant faites pour que l’une soit le médium de l’autre, et pour
que, dès qu’elles apparaissent, elle soit inséparable." (p.67)
"De même, rien n’aura été plus rouge à mes yeux que le sang du bœuf égorgé en gros
plan dans La Grève de Eisenstein, parce que j’ai su, à ce moment, que
l’image ne me mentait pas sur la mort de l’animal." (p.88)
"Écrire, comme regarder, ne relève pas d’un savoir-faire, même si cela
demande beaucoup de travail. Si tu as un faire qui met à chaque instant
le savoir en question, c’est un savoir qui met à chaque instant le faire
en question. Il faut, certes, continuez de décrire. Mais il faut que
cette description devienne écriture et non pas un simple état des
lieux." (p.112)
"C’est exactement ce genre d’œuvre qui donne l’envie d’écrire la plus
pure, la plus simple : marquer par des mots ce que l’on consent, que
l’on reçoit, que l’on est touché, que grâce à ces images on regarde
différemment." (p.136 - à propos d'un film)
"En revanche, un abyme – mots qui ne
se trouve pas dans les dictionnaire courants, sans doute parce qu’il
n’est qu’une reprise de l’orthographe ancienne du mot précédent [abîme] – désigne
en particulier, dans le vocabulaire de l’héraldique, le point central de
l’écu ; ce qui aura fourni à André Gide l’idée de parler d’une mise en
abyme pour désigner un procédé artistique ou littéraire de répétition au
miroir allant toujours vers le « centre » ou vers le « fond » de l’image [...]" (p.166 -- suit la vache qui rit)
"L’une des raisons qui poussent les poètes à employer des mots archaïque,
c’est qu’ils sont nouveaux du simple fait de leur vieillissement." (p.184)
"Première façon : atchoum ! Tu éternue en crachant vers moi une myriade
de postillons. À cela je réponds poliment, comme on me la, depuis
toujours, appris, et quelque soit ma crainte d’attraper ton rhume : à
tes souhaits ! Si tu avais toussé, par exemple, je n’aurais rien dit.
Pourquoi ?" (p.217)
"Regardez, bien sûr, fut d’abord de ne pas reconnaître et ne pas connaître
ce que je voyez : il aura fallu, chaque fois, réinventé un langage,
construire ses gémissements – écrire, donc – pour faire du regard
une occasion de connaissances. Écrire serait donner une forme à cet
abord – ni saisie exhaustive, ni savoir absolu – des choses." (p.257)
"Il faudrait savoir mettre en œuvre la teneur autobiographique de toute
pensée, de toute connaissance, mais sans que le Moi devienne centre
fasciné par soi-même." (p.260)
Citation de Malraux, musée imaginaire de la sculpture mondiale : « j’ai
tenté d'y réunir les sculptures qui me touchent directement, afin de
préciser ce qui les unissait. [...] » (p.264)
"Devant ce tableau je me dis, une fois de plus, que ce serait tout perdre que de penser à séparer « le fond » et « la figure »." (p.305)
Quatrième de couverture
Choses vues, non, pas même vues jusqu’au bout. Choses simplement
entrevues, aperçues. Êtres qui passent, souvent au féminin pluriel,
comme la Béatrice de Dante, Laura de Pétrarque, la « nymphe » d’Aby
Warburg, la Gradiva de Jensen et de Freud ou la « passante » anonyme des
rues parisiennes selon Charles Baudelaire. Créatures ou simples formes
qui surgissent ou qui tombent. Instants de surprise, ou d’admiration, ou
de désir, ou de volupté, ou d’inquiétude, ou de rire. Impressions
enfantines, deuils. Colères aussi. Réflexions esquissées. Instants
critiques. Ou descriptions, tout simplement.
Phraser le passage des
aperçues ? Comme un recueil de circonstances, de visions en bribes,
d’émotions inattendues, de pensées qui s’inventent devant des choses ou
des êtres apparaissants, apparus et, très vite, disparaissants,
disparus. Une phénoménologie, une poétique, une érotique du regard
s’esquissent. Tout cela devenu, sans crier gare, un journal sans
continuité, un ensemble de récits sans personnages bien définis, un
autoportrait sans visage unique.
Remonter ce journal en désordre.
Découvrir, alors, qu’il était fait d’occasions (où les temps passent
vite), de blessures (où les temps frappent fort), de survivances (où les
temps reviennent toujours) et de désirs (où les temps adviennent pour
un futur entraperçu).
Critiques
Le Monde (pour comprendre)