J'ai pensé, magie du "nous", que je retrouverai dans ce livre un peu de ce que j'ai traversé au cours de ces mêmes années (Rosanvallon est né en janvier 1948). C'est le cas, mais de très loin. Ce qui, dans ce livre, est dédié à la mémoire partagée m'a plongé dans une sorte de mélancolie. Je serai donc passé à coté de mon temps, un peu comme les droites de l'enveloppe qui effleure ce qu'elle engendrent parce qu'après tout j'ai participé, mais sans comprendre ni savoir. J'ai rêvé au fil de la lecture, admirateur du fantôme d'un possible, de ce qu'aurait pu être une éducation intellectuelle. Pour le reste, j'ai retrouvé le Rosanvallon qui offre l'espérance d'une autre gauche (libéralisme contre autogestion), d'une autre démocratie (comme problème à résoudre).
Quelques citations :
Quelques citations :
"Cette approche radicale des tâches de la poésie suggère bien qu'elle est le laboratoire de la langue et des émotions et que sa lecture est une des modalités les plus fortes de l’expérience humaine, en augmentant la présence au monde et en offrant simultanément aux femmes et aux hommes une capacité accrue de résistance à l’œuvre des ténèbres." (p.10)Quatrième de couverture
"L’universitaire est le spécialiste d’un domaine spécifique et d’une discipline particulière. L’idéologue, quant à lui, est un rédacteur de catéchismes, un fabricant de mots d’ordre, un fournisseur d’arguments chocs pour la polémique. Cette idéologue a, dans tous les cas, un rapport élastique à la notion de vérité. L’intellectuel, lui, doit se distinguer de ces deux figures. On peut le définir comme celui qui cherche à donner un langage à ce que vivent et ressentent les gens et qui, en même temps, essaie de rendre intelligible le monde pour donner à ceux-ci la capacité de le décrypter et d'y agir de façon autonome." (p.52)
"C’est en effet presque fonctionnellement que l’on demande à un « bon universitaire » de se spécialiser, c’est-à-dire en fait de progresser dans une seule direction, en ne se renouvelant que sous la forme d’une répétition améliorée, selon des séquences et des rythmes plus ou moins marqués–certaines existences se résumant même à une seule séquence. C’est sur ce mode insidieux que le système universitaire peut insensiblement contribuer à un affadissement de la vie intellectuelle. Car le travail n’est plus alors guidé par des questions ; il se réduit à la gestion d’un domaine." (p.148)
"C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à me persuader que les idées ne peuvent être fortes, c’est-à-dire productrices d'effets, que si elles existent de façon autonome, valant pour elles-mêmes, avec leur puissance intrinsèque ; si elles deviennent des forces matérielles qui s’imposent dans les têtes, en un mot." (p.177)
"Le néolibéralisme est simultanément déploré en général et intériorisé dans nombre de ses rouages effectifs. C’est dans le silence des arbitrages et des consentements quotidiens que se dit ainsi la vérité d’une société. Un projet d’émancipation doit donc pour cela aller de pair avec un exercice de lucidité et de cohérence." (p.380)
Comment les enthousiasmes de Mai 68 ont-ils cédé le pas au désarroi des années 1980 et 1990 puis au fatalisme qui, depuis les années 2000, barre notre horizon politique et intellectuel ? Pourquoi la gauche s’est-elle enlisée dans un réalisme d’impuissance ou dans des radicalités de posture, au point de laisser le souverainisme républicain et le national-populisme conquérir les esprits ?Critiques
Pierre Rosanvallon se confronte ici à ces questions d’une double manière. En tant qu’historien des idées et philosophe politique, il s’attache à réinscrire les cinquante dernières années dans l’histoire longue du projet moderne d’émancipation, avec ses réalisations, ses promesses non tenues et ses régressions. Mais c’est également en tant qu’acteur et témoin qu’il aborde la lecture rétrospective de la séquence dont Mai 68 a symbolisé l’amorce. Son itinéraire personnel, les entreprises intellectuelles et politiques qui l’ont jalonné et les personnalités qui l’ont accompagné renvoient plus largement à l’histoire de la deuxième gauche, avec laquelle sa trajectoire s’est pratiquement confondue, et, au-delà, à celle de la gauche en général, dont l’agonie actuelle vient de loin.
À travers le retour sincère et lucide sur son cheminement, avec ses idées forces et ses doutes, ses perplexités et ses aveuglements, c’est une histoire politique et intellectuelle du présent que Pierre Rosanvallon retrace, dans des termes qui conduisent à esquisser de nouvelles perspectives à l’idéal d’émancipation.
Le Monde (l'interview) ; L'Obs (critique, vraiment)