27 octobre 2019

Giacometti, la rue d'un seul

Tahar Ben Jelloun
lu en 2010

La première rencontre avec Giacometti, un chien qui passe indifférent, efflanqué, vif, il trotte le nez collé au sol, il s'éloigne et s'imprime dans la mémoire ; moins une sculpture qu'un dessin au trait très juste. C'était à la fin des années 60, à Bâle. J'ai bien croisé l'homme en marche à la fondation Maeght quelques temps auparavant, mais sans être saisi par cette évidence qui déterminera dorénavant mon regard sur ces sculptures. Il y a peu, une exposition rétrospective m'a fait prendre conscience d'une autre raison de mon attachement : plus les sculptures de Giacometti sont petites plus elles sont évidentes et parfaites. Giacometti sculpte avec les doigts, comme l'aveugle ; sa perception est beaucoup plus fine et proche que celle du regard.
« Il a copié la tasse. Il a copié l’objet qui s’est donné à sa respiration. Il l’a enveloppé de silence puis l'a déposé sous la table, dans un coin destiné à l’oubli : il ne sait ce qu’il voit du monde extérieur qu’en  le copiant. Ainsi toute l’œuvre ne serait qu’une redécouverte du monde ramené aux dimensions d’une vision intime. » (p.52 - mes italiques)
« Les jours passent et je me fais l’illusion d’avoir saisi ce qui est fugitif » (p.54)
À propos de l’atelier : « tout ici et si exigu qu’on se demande comment il faisait, comment il s’arrangeait. Il devait sûrement ne pas trop bouger, se concentrer sur le travail et ne pas relever la tête. » (p.78)

Quatrième de couverture
« Il existe dans la médina de Fès une rue si étroite qu'on l'appelle "la rue d'un seul". Elle est la ligne d'entrée du labyrinthe, longue et sombre. Les murs des maisons ont l'air de se toucher vers le haut. On peut passer d'une terrasse à l'autre sans effort. Les fenêtres aussi se regardent et s'ouvrent mutuellement sur des intimités. Si une seule personne peut passer à la fois, il est bien sûr exclu que les ânes, surtout chargés, puissent y trouver passage. [...]
En observant les statues de Giacometti, j'ai su qu'elles ont été faites, minces et longues, pour traverser cette rue et même s'y croiser sans peine. Il me semble même les avoir rencontrées, alors enfant. Le chien en bronze, si long, si maigre, rasait les murs, comme on dit, avec son horizontalité rigide et interminable, pendant qu'un homme filiforme marchait, la tête dépassant les terrasses, éclairées par une lumière forte.
"La rue d'un seul" est devenue, grâce à Giacometti, la rue pour plusieurs et les animaux pouvaient, paresseusement, la longer comme un fil entre deux points inconnus. » 
Critiques
Le Point (lever le mystère du titre)

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